Les artistes hommes n’ont pas besoin d’être associés à une catégorie spécifique pour faire l’objet d’expositions. Ils ont eu tout l’espace pour eux pendant des siècles. Afin de corriger cette inégalité, plusieurs initiatives sont désormais réservées aux femmes. Le MAMCO présente ainsi au musée Rath une double exposition permettant de renverser les habitudes du regard posé sur l’art et les femmes, dont une monographie inédite de Sylvia Sleigh.

Huile sur toile, 101,6 x 152,4 cm
Collection privée, Zurich
© Sylvia Sleigh.
Photo : Annik Wetter Photographie
Arrivez-vous, spontanément, à citer plusieurs noms d’artistes femmes ? Si nombre de noms d’hommes vous viennent rapidement à l’esprit, il n’y a pas de hasard : les femmes, dans l’art comme dans bien d’autres domaines sont très souvent moins connues que leurs homologues masculins. Oubliées ou invisibilisées – saviez-vous que Piet Mondrian aurait exploité les formules mathématiques inventées par Marlow Moss, que Le Corbusier se serait attribué l’invention du système de coulissement de la Chaise longue de Charlotte Perriand ? –, elles sont pour la plupart condamnées à une gloire posthume, comme si il leur était impossible de percer de leur vivant. « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? », déplorait l’historienne de l’art Linda Nochlin en 1971. Artemisia Gentileschi (1593-1652), par exemple, a beau avoir été une peintre exceptionnelle – bien qu’on lui eût abîmé les doigts pour avoir dénoncé son maître qui l’avait violée –, elle est tombée aussitôt dans l’oubli après sa mort. L’histoire de l’art ne l’a pas inscrite dans ses pages avant de la redécouvrir au XXe siècle. Le travail de Sylvia Sleigh, mis en lumière sur la place de Neuve aujourd’hui, a subi en quelque sorte le même sort avant d’être revalorisé au XXIe siècle.
Dans son article, Linda Nochlin posait pour la première fois la question du genre dans l’histoire de l’art, et montrait que la notion de « grand artiste » se fonde sur un discours sexué. Et que l’histoire de l’art repose sur un ensemble d’exclusions et de privilèges qu’il est important de comprendre à travers le prisme du genre. « Tu es une gamine fabuleuse, tu pourrais aller très loin, mais ne prends pas l’art trop à cœur, tu n’es qu’une fille », faisait-on comprendre à Carolee Schneemann (*1939) dans les années soixante quand elle était encore étudiante. En raison de son sexe, il aurait été illusoire pour elle d’espérer faire carrière dans l’art. Comme d’autres artistes femmes de l’époque, elle fera alors de son corps l’objet de son travail et le lieu de revendications féministes. Les enseignants de la Brighton School of Art tentèrent quant à eux de dissuader Sylvia Sleigh de poursuivre ses études. Engagée depuis lors dans une voie de peintre féministe, l’artiste britannique précisait en 2007 que « les choses se sont améliorées pour les femmes en général. Il y a beaucoup plus de femmes dans le gouvernement, dans le droit et dans les entreprises, mais il est très difficile pour celles du monde de l’art de trouver une galerie ». Cet été, elle aura trouvé un musée, le MAMCO, qui expose les années soixante-soixante-dix de son travail.

Huile sur toile, 142,2 x 106,7 cm
National Museum of Women in the
Arts. Gift of Mr. and Mrs. Russell
Bowman
© Sylvia Sleigh. Photo : Lee Stalsworth
C’est avec un pinceau déterminé à faire du figuratif que Sylvia Sleigh s’engage sur la voie du portrait en tout genre. Elle s’empare notamment de grands formats pour reproduire des hommes parfaitement décontractés dans leur tenue d’Adam. Pas de modèles imaginaires ou anonymes, non, mais des portraits d’érudits, amis rencontrés à New York où elle s’établit la quarantaine passée avec son second mari, le critique d’art et conservateur au musée Guggenheim, Lawrence Alloway. Comme le souci du détail l’emporte sur tout geste volubile, cheveux et pilosité sont travaillés avec un soin tout particulier, le sexe placé au centre de la composition, la carnation parfois moirée, d’autres fois contrastée par les expositions au soleil, les poses lascives, et les décors des intérieurs à peine rehaussés du quotidien. Au moment où le pop art faisait figure de proue aux États-Unis et le minimalisme radicalisait progressivement les formes, Sylvia Sleigh s’inscrit dans le sillage des compositions classiques de nus alanguis – rappelons les nombreuses courbes des corps de femmes immaculés, allongés sur des lits, des canapés, de l’herbe, peints par Vélasquez ou les préraphaélites, en passant par Ingres, Canova, Cabanel, Courbet, Manet le controversé, ou plus tard encore Wesselmann.

Huile sur toile, 190,5 x 208,3 cm
Whitney Museum of American
Art, New York; Gift of the Estate
of Sylvia Sleigh (2016.234)
inv. : 2016.234
© Sylvia Sleigh.
Photo : Annik Wetter Photographie
Ce n’est pas seulement cette nudité peu convenue qui trouble le regard, mais ce style vaillant qui ne ment pas sur les choix formels des images, la dimension humaine des œuvres qui crée un véritable vis-à-vis avec le regardeur, enfin ce cadrage frontal et cette patte précise qui évitent les chemins de la séduction pour questionner le public dans cette rencontre avec le sujet : l’homme mis à nu. Et pourquoi pas ? Comme le relèvent régulièrement depuis 1989 les Guerilla Girls – collectif de femmes artistes américaines présent dans l’exposition déployée dans le sous-sol du musée Rath Refaire collection –, en 2012 encore, moins de 4 % de femmes voyaient leurs œuvres exposées au Metropolitan Museum, à New York, alors que 76 % des nus représentés dans les collections de l’institution étaient féminins. « Faut-il que les femmes soient nues pour entrer au Metropolitan Museum ? », assénaient-elles sur de grandes affiches placardées partout en ville pour réveiller les consciences. À leur manière, les toiles de Sylvia Sleigh apportent des éléments de réponse, imposant un regard d’artiste femme sur ses modèles. Cette dernière cherche précisément à renverser les habitudes de cette iconographie canonique faisant de la femme une égérie, une muse, et à prendre place dans une lutte au sein d’un système qu’elle dénonce : « Pour moi, les femmes étaient souvent décrites comme des objets sexuels dans des poses humiliantes. Je veux donner mon point de vue. J’aime décrire l’homme et la femme comme des personnes intelligentes et réfléchies dotées d’une dignité et d’un humanisme qui mettent l’accent sur l’amour et la joie. » Sylvia Sleigh cherche en effet moins à moquer les corps des hommes qu’à révéler l’intelligence des modèles qui posent pour elle. Pourtant cela ne se passe pas sans fracas. En 1975, elle est condamnée par la justice new-yorkaise pour atteinte à la dignité virile, ce à quoi elle répond : « Je ne vois pas pourquoi les organes génitaux masculins seraient plus sacrés que les féminins. »

Aquarelle et crayon sur papier,
106,7 x 167,6 cm. Estate of Sylvia
Sleigh. Courtesy of the Estate of
Sylvia Sleigh and Ortuzar, New York
© Sylvia Sleigh. Photo : Steven Probert
Grande portraitiste, elle mêle aussi les genres, ose le portrait de groupe d’artistes femmes comme personne ne l’avait fait avant elle, excelle dans le triptyque (Sylvia Castro-Cid, 1966), dresse des visages sans sourire ni complicité avec le regardeur (Enid Irving at Hammersmith, 1959), s’inclut dans l’exercice de l’autoportrait (Working at home, 1969) s’inscrivant ainsi personnellement dans cette revisitation de l’histoire des représentations, et va même jusqu’à travestir le portrait de son époux. Le tout pris dans des perspectives parfois maladroites capables de faire vaciller le tableau, comme dans A.I.R. Group Portrait (1977), alors que la touche hyperréaliste semble compenser le tout par sa densité, et le goût britannique par la surenchère de motifs (The Bride with Petunias, 1950). À l’occasion de cette exposition monographique, le MAMCO a reçu plusieurs toiles provenant du Fonds de l’artiste pour enrichir ses collections. Geste appréciable quand on sait que seulement 21 % des collections du musée genevois sont constituées d’œuvres produites par des femmes. Un cas qui n’est pas isolé. À titre d’exemple, rappelons qu’en 2004, on ne comptait que 5 % d’œuvres signées par des femmes exposées aux deux étages du Centre Pompidou : autrement dit le même chiffre qu’avant la Révolution française aux Salons de l’Académie !
Exposition Sylvia Sleigh, Musée Rath, Genève, jusqu’au 25 octobre 2026.