Chronique de Dominique Fernandez, de l’Académie française
Les Sommets Musicaux de Gstaad ont réuni, comme chaque année, des artistes de tous les pays et de tous les styles. C’est un des charmes de ce lieu enchanteur, qu’au pied des montagnes enneigées se niche pour une semaine cette variété inouïe de talents accourus de tous les coins du monde.
On a vu, entre autres, les deux très jeunes sœurs ukrainiennes Pochebut, dont l’une semblait sortir d’un noviciat de religieuses, l’autre servir d’assistante dans une pouponnière, se battre courageusement contre Beethoven et Wieniawski; un Kazakh de vingt-sept ans, Ruslan Talas, aux cheveux de jais et aux yeux de chat, jouer avec gravité, ferveur et emportement les sonates de Ravel et de Poulenc: un nom à retenir, comme celui de cet autre natif des anciennes républiques musulmanes soviétiques, révélé ici il y a quelques années, le Kirghiz Daniel Lozakovich; Thomas Briant, violoniste de vingt-quatre ans, une perle à l’oreille, triompher des acrobaties de Lutoslawski et des stridences sauvages, à torturer l’instrument, de Prokofiev, parvenant même à sauver de l’ennui les guimauves ecclésiastiques de Messiaen; le grand altiste Gérard Caussé réussir à rendre Fauré sensuel; l’espiègle Kian Soltani, d’origine persane, prince du violoncelle, corser le bouillonnant Boccherini d’un fringant numéro de castagnettes; une poupée chinoise savonner la sonate de Franck; un pianiste japonais de vingt-six ans, Mao Fujita, taper à fond de caisse sur son clavier, boum! boum! de ses terribles coups de poing, de quoi assommer le pauvre Brahms, qui ne pouvait se défendre de cet assaut tonitruant. Très applaudi, ce massacreur! C’est l’inconvénient des festivals, que tout doit y paraître beau, réussi, parfait. Le seul fait d’y participer anéantit l’esprit critique. Eh bien non! Tant pis pour ce couac dans les éloges, mais, comme dit l’Alceste du Misanthrope: «Ce n’est rien estimer que d’aimer toute chose.»
Trois pics dans ces Sommets. Les jeunes violonistes avaient pour mentor le Russe Vadim Repin – ce qui montre l’intelligence et le courage de la direction du festival et des autorités suisses locales qui ont eu maille à partir pour surmonter l’obstacle politique –, Repin, sans doute l’un des plus grands violonistes vivants, formé à la célébrissime école sibérienne de Novossibirsk. En compagnie de la violoncelliste autrichienne Julia Hagen et de la pianiste croate Martina Fijak, il a joué les trios de Chostakovitch et de Tchaïkovski. Impassible, ses yeux plissés d’une lueur malicieuse, rayonnant d’une bénigne humanité, le roi Repin dégageait de son violon Amati 1664, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, la quintessence enflammée de la musique romantique. Avant le concert, il avait prodigué les conseils aux deux jeunes femmes qu’il ne connaissait pas. Pétrifiées de respect, elles l’écoutaient, muettes. Pour finir, il leur avait dit, avec son calme ironique: «Oubliez tout ce que je vous ai dit, et lâchez-vous!» Le résultat fut prodigieux. À pleurer. Tout au long du festival, Vadim Repin, de sa seule présence bienveillante, a affirmé la souveraineté de l’école russe de violon.
Que dire de la merveilleuse complicité de Marta Argerich et Renaud Capuçon? La simplicité et la rigueur de l’un, la fougue et la véhémence de l’autre se sont épanouies dans un duo à la fois passionné et tenu, survolté et maîtrisé. Fantastiques leurs Schumann et leurs Beethoven! Ni classiques ni romantiques: électriques!
Superbe clôture, avec le ténor des îles Samoa, Pene Pati, le seul du festival à paraître en habit de soirée, épanoui, souriant, rieur, acclamant l’orchestre qui l’accompagnait, lançant des baisers au public, et, avec cela, concentré dans son chant. Il avait été rugbyman à ses débuts. Mais ne croyez pas à une voix de stentor! Rien de plus moelleux, au contraire, de plus velouté que sa voix. Puissante mais ne forçant jamais sur les décibels, mezza-voce et pianissimi d’une incroyable douceur. Après «La fleur que tu m’as jetée» lancée avec panache, des mélodies de Duparc senties en profondeur, «L’Invitation au voyage» terminée par un «Luxe, calme et volupté» ineffable. Enfin le pur joyau qu’est «Je crois entendre» des Pêcheurs de perles de Bizet, modulé, ourlé, murmuré, soupiré comme dans un rêve. L’état de grâce, quoi!









