VUES DE DOS

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Ceux – il doit y en avoir – qui doutent de l’intérêt de cette large partie de notre anatomie que nous appelons, d’une syllabe, dos, sont peutêtre les mêmes qui méconnaissent encore tout ce que clame ou susurre un vêtement ou un accessoire de mode. Qu’ils se rendent, avant le 19 novembre, au Musée Bourdelle ! tout pénitents bien sûr. On entre toujours plein de joie dans ce lieu, où le plaisir que procure forcément la visite d’un atelier, même inactif depuis des lustres, se double du bien-être qu’apporte au corps une atmosphère Art déco (ajoutez à ceci, ici, un interminable petit jardin qu’on croirait pensé pour que les enfants y jouent aux pirates ou aux chevaliers jusqu’à ce que le soleil se couche). La mode a investi l’antre de ce sculpteur qui est l’auteur, notamment, des basreliefs ornant la façade du Théâtre des ChampsÉlysées : on vous montre ce qu’elle fait de nos dos, ce qu’elle y applique, n’y applique pas, dans une exposition qui, si on voulait la figurer à vol d’oiseau et schématiquement, ressemblerait au symbole du yin et du yang. Vous croiserez en effet des robes dans les salles du musée proprement dit, consacrées à Bourdelle, et des œuvres de celui-ci dans l’aile – noire, où l’on passe comme dans un miroir, due à Christian de Portzamparc – dédiée aux expositions temporaires. Avant d’entrer dans cette dernière, on pourra contempler par exemple, non loin d’une des versions du chef-d’œuvre de Bourdelle, son grand Centaure mourant (la croupe d’un centaure, ne serait-ce pas la plus belle traîne qui soit au monde, née là-haut dans l’ombre des omoplates et finie, en aval, en longues franges de crin ?), deux tenues créées par Rei Kawakubo en 1997 pour sa marque “Comme des garçons”. On croit voir des stalagmites taillées dans du vichy rose, rouge, bleu. Leur dos sont boursouflés, tuméfiés ? « Méfiez-vous des surfaces jugées inoffensives, revoyez vos critères, regardez-y de plus près », semblent-elles murmurer.

Le fait qui nous surprend le moins, sans doute, parmi tous ceux qu’évoque cette exposition, c’est que le dos a partie liée – et fortement – avec le désir. Quand il n’était pas encore pensable, dans la première moitié du XXe siècle, de creuser le décolleté pour y « trouver du nouveau », on attaqua l’autre versant. Acmé de cette conquête : cette robe Yves Saint Laurent de 1970-1971, toute de crêpe devant, percée à l’arrière d’une grande lucarne de dentelle invitant, non plus seulement à regarder la chute des reins, mais la naissance des fesses, c’est-àdire de la raie. La peinture nous avait habitués à ce type d’attraction, qu’on songe à la Vénus au miroir de Velázquez ou à l’Homme au chat de Giovanni Lanfranco. Mais sur nos dos s’affiche encore, en plus de notre besoin croissant de logos (lesquels germent, il est vrai, tout autant sur les poitrines ou les bras ou les cuisses), cette constante de notre histoire, la misogynie, ou tout au moins le patriarcat. En Occident, à l’époque moderne et contemporaine, un habit d’homme se ferme sur le devant, nulle aide n’est requise pour cela, virilité rime avec commodité. L’habit de femme au contraire, dans bien des cas, se boutonne – patiemment – ou se lace – énergiquement – à l’arrière. On demande des caméristes ! Et du fourreau – le long duquel semble parfois monter un mille-pattes, comme sur ce modèle John Galliano de 1998-1999 que ne verrouillent pas moins de cinquante-et-un boutons –, ou du corset, à la camisole de force, il n’y a qu’un pas. (Deux camisoles sont exposées là, on ose à peine les regarder.) Mais nous pourrons toujours compter sur le créateur, qu’il soit peintre, styliste, romancier, poète, compositeur…, pour retourner les piques de toutes sortes. Ainsi chez Yohji Yamamoto, obsédé par la femme qu’il ne voit et ne veut voir dans la rue que de dos, dans une sorte de variante du retour raté d’Eurydice, les crochets métalliques qu’on voit sur une robe de 2018 ne veulent plus clore ou gainer, mais tombent librement, fort sympathiquement, autour d’un dos non moins libre.

Benoît Dauvergne

Jeune écrivain et critique d’art