Hommage a Jacques Chessex

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Un Salon du Livre, ce n’est jamais très gai : des écrivains passent une journée derrière une table et vendent un livre tous les quarts d’heure ; les visiteurs défilent, l’air morne, traînant une marmaille piaillante, terrifiés à l’idée d’être forcés d’acheter un livre. Pauvre littérature, dont le lieu naturel est une bonne librairie, non ces halles sans âme où les mots n’ont pas plus de valeur que les boîtes de conserve dans un Monoprix. Le Salon de Genève m’a paru encore plus lugubre que les autres : trop loin de la ville, trop excentré, trop vaste, trop vide, trop laid. J’y étais venu pour rendre hommage à Jacques Chessex, qui m’était un ami très cher et que je considère comme le plus grand écrivain suisse de langue française de notre temps, disons plus clairement : comme un grand écrivain, auteur d’un chef-d’œuvre, L’Ogre (prix Goncourt 1973). Eh bien, le petit colloque prévu fut un désastre. D’abord, quasi impossibilité de trouver la salle, reléguée dans un coin obscur non signalé; ensuite, aucun écrivain suisse n’est venu témoigner ; enfin, participation si maigre que c’en était à pleurer : à part les amis intimes, même pas dix personnes qui avaient dû s’égarer dans les allées interminables et s’échouer sur une chaise, plus par envie de s’asseoir que pour commémorer une haute et forte voix qui s’est tragiquement tue il y a bientôt deux ans.

Il est vrai qu’elle dérangeait, cette voix, comme dérange quiconque écrit non pour divertir, mais pour essayer de mettre un peu d’ordre dans la fausseté et l’hypocrisie du monde. Jacques Chessex ne pratiquait pas la langue de bois, mais le fouet de la colère et l’épée de feu. Ses derniers livres, Le Vampire de Ropraz, où il racontait une histoire véridique de déterreur de cadavres, et Un Juif pour l’exemple, dénonciation de l’antisémitisme qui n’épargne pas plus la Suisse que les autres pays, firent scandale : il s’attaquait à la « bonne conscience » helvétique et à la légende d’une nation moralement correcte et au-dessus de tout soupçon.

Mais la marque qu’il était un grand écrivain, et non un journaliste en quête de sensationnel, c’est qu’il s’en prenait d’abord à lui-même, avec une violence rare chez les gens de plume qui sont d’habitude assez contents d’eux. Il faut absolument lire son livre posthume, L’Interrogatoire, où il se pose des questions sur ce qu’il pense de Dieu, des femmes, du sexe, de la littérature, avec une fureur autodestructrice extraordinaire. En cent cinquante pages il s’écorche vif devant nous, il se met à nu, il se déchire avec une véhémence brûlante, nous demandant compte du même coup de nos lâchetés et de nos compromissions.

C’était un homme très aimable, toujours attentif et souriant ; mais, sous cette apparence débonnaire, quel volcan d’insatisfaction personnelle bouillonnait ! On songe à Jean-Jacques Rousseau, à Michel Leiris, à Cioran, à tous ces grands contempteurs d’eux-mêmes qui font avancer non seulement la littérature, mais la vérité.