La peinture ancienne à la TEFAF 2015 :

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Jean-Honoré Fragonard, Un lion, huile sur toile, 83 x 105 cm, galerie Eric Coatalem

Si, lors de la précédente édition, la sculpture ancienne était reine à la Tefaf, cette année c’est l’art moderne qui occupe le devant de la scène de celle qu’on répute être la plus grande foire mondiale d’art. Si la peinture ancienne semble un peu en retrait par rapport à 2014, elle reste néanmoins la part du lion, près de 80% des peintures hollandaises et flamandes disponibles sur le marché de l’art étant notamment réunies sur les stands de la foire de Maastricht d’après un spécialiste. Et bien qu’on ne trouve pas des pièces sensationnelles telles que les deux sculptures du Bernin de l’an passé, les galeries ont, comme à chaque fois, réservé les œuvres des grands noms et leurs tableaux les plus exceptionnels pour les stands de la plus courue, la plus chic (et la plus chère) foire artistique.

Dès l’ouverture, conservateurs de musées et collectionneurs venus du monde entier, journalistes pressés, riches héritières bijoutées et galeristes concurrents allant observer les trouvailles de leurs collègues se précipitent dans les interminables allées parées de tapis de velours sous le regard pensif des madones italiennes et les moues torturées des primitifs flamands. En dix minutes, certains des lots les plus beaux et les plus rares ont déjà trouvé acquéreur : c’est le cas de ce dessin de grand format du Vénitien Gian Antonio Guardi représentant la conquête de Tyr, exécuté dans le style enlevé fait d’arabesques expressives qu’adopta également son frère plus célèbre, le védutiste Francesco Guardi.

Plus que les tableaux dus à des grands noms, ce sont les œuvres étonnantes, que ce soit par leur qualité, leur rareté et/ou leur sujet, qui trouvent presque immédiatement un fortuné propriétaire. Certaines pièces réunissent cependant tous les critères, comme cette surprenante figure de lion peinte dans un beau format par Jean-Honoré Fragonard et proposée par la galerie d’Eric Coatalem. Le sujet comme le traitement bouillonnant en boucles dorées font plutôt attendre le nom d’un peintre orientaliste français du XIXe siècle. Imposant et débonnaire, ce gros matou au repos réalisé en un déferlement de coups de pinceaux blonds ferait un drôle d’effet dans les salles XVIIIe siècle d’un musée, où il prendrait place entre la grâce efféminée des scènes galantes d’un De Troy, la mièvrerie des fillettes de Greuze et les charmants mystères des scènes champêtres de Watteau.

Puisque nous nous sommes immiscés dans la partie consacrée à l’art ancien, dans l’aile gauche de l’immense pavillon qui abrite la Tefaf, poursuivons notre route à la recherche d’œuvres détonantes.

Luca Giordano, La charité à la pauvre femme honteuse et La charité au pauvre homme malade, vers 1670, huile sur toile, 75 x 102,5 cm chacun, galerie Canesso
Luca Giordano, La charité à la pauvre femme honteuse et La charité au pauvre homme malade, vers 1670, huile sur toile, 75 x 102,5 cm chacun, galerie Canesso

Le Napolitain Luca Giordano est un habitué des cimaises des galeries, des salons et des foires d’art ancien. Ceci s’explique par la nature très prolifique de ce chef de fil de l’école napolitaine de la fin du XVIIe siècle, décorateur exubérant qui ne refusait jamais une commode. Que de vierges à l’enfant, de saints et de philosophes à la tête burinée, de scènes mythologiques n’est-on pas habitué à observer, année après année, dans les ventes, les foires ou les salons. Cette année cependant, si la tradition « giordanienne » se poursuit à la Tefaf, elle donne à voir une toute autre image du prolifique maître baroque puisque la galerie parisienne Canesso a déniché deux tableaux en miroir absolument uniques dans son œuvre. Ils ne se rattachent en rien aux scènes de grand genre pour lesquelles notre homme est connu. Misérabilistes, déchiquetés à souhait et un peu moqueurs, deux moyens formats rectangulaires qui se font pendant représentent respectivement sur un fond brun un vieux mendiant croqué dans les pires bas-fonds napolitains et un personnage étrange s’il en est, une femme entièrement couverte – tête y compris – d’une sorte de sac de bure, elle aussi étalant sa misérable personne dans les tréfonds d’une ruelle mal pavée. Ce personnage énigmatique, cette pythie de la misère correspond en fait à un type réel des rues napolitaines du temps de la domination espagnole : il s’agit d’une aristocrate déchue, voilée dans le costume de la honte de ceux à qui un institut napolitain fondé pour recueillir les nobles sans le sou, le Monte dei Poveri Vergognosi, venait en aide. Le paradoxe est assez cocasse : étant membre de la classe aristocratique, ces personnages supérieurs ne pouvaient travailler et, une fois dans la nécessité, étaient donc obligés de demander l’aumône pour survivre. Le mendiant, également un noble fini dans la pauvreté, pose dans des guenilles si ravagées par l’injure crasseuse de la pauvreté qu’elles forment de véritables cratères, les faisant ressembler à des parchemins sauvagement déchirés.

Dépeints avec facilité par Giordano, dans la verve épaisse d’un pinceau aux tons sourds, ces personnages apparaissent à la fois pittoresques et monstrueux. C’est bien ce double effet qu’a cherché à rendre l’artiste qui, pour peindre ces deux effigies grotesques, n’a eu qu’à se pencher depuis sa fenêtre et se servir dans le vivier napolitain, en observant le peuple des lazzaroni et autres va-nu-pieds de celle qui était alors la troisième ville d’Europe après Paris et Londres et l’une des plus encrassées, coincée entre les éructations du Vésuve et la puanteur du port ouvert sur la mer.

Voilà une peinture de l’étrange, drôle et terrible, effigie de la déchéance, qui n’aurait pas déparé dans le cabinet de curiosité d’un aristocrate ou d’un riche marchand. Il aurait montré ces deux figures déformées par la pauvreté à ses hôtes de marque aux côtés des curiosités naturelles de sa collection, de squelettes bizarres et d’animaux exotiques ou malformés. Comme une vanité, elles lui auraient rappelé que la déchéance et les revers de la Fortune ne sont jamais bien loin.

A la Tefaf, qui réunit une grande partie des peintures anciennes en vente de par le monde, le hasard fait souvent bien les choses et deux galeries peuvent ainsi présenter, à quelques mètres l’une de l’autre, des œuvres d’un même peintre qui se font écho voire fonctionnent ensemble.

Pierre Dupuis, Nature morte, huile sur toile, galerie J. Kugel
Pierre Dupuis, Nature morte, huile sur toile, galerie J. Kugel

C’est le cas de deux très belles natures mortes de grand format dues au pinceau méconnu du Français Pierre Dupuis, actif au XVIIe siècle. Très semblables, on pourrait croire qu’elles se faisaient pendant dans la grande salle d’un château brique et pierre construit par Mansart. L’une décore le stand croulant de dorures, de pierreries et d’orfèvrerie en or massif de la galerie parisienne Kugel, spécialisée dans les arts décoratifs et toujours l’une des plus époustouflantes de la Tefaf. L’autre se trouve chez Eric Coatalem. Elles se distinguent des natures mortes des Hollandais et des Flamands par l’aspect somptuaire que leur confère leur ample format ainsi que par la légère raideur de leur composition, qui leur donne un côté un peu archaïque fort séduisant. Leurs tons sombres et profonds, les contrastes colorés bien appuyés, une certaine retenue malgré tout dans la profusion des objets et un air un peu mystérieux sont les ingrédients typiques de la nature morte française. Mais ces deux toiles sont surtout admirables par les effets de texture que le peintre a su mettre en œuvre pour rendre la surface de la tapisserie orientale qui est le grand protagoniste de chacune d’elles. Le pinceau parvient à rendre toute la finesse et la matérialité du tissage des fils de trame et des fils de chaîne qui se croisent pour composer des motifs géométriques un peu gras, dont on sent l’aspect velouté et la moirure, dont on repère les effilochements et les mèches rebelles. Ces cœurs colorés des deux tableaux sont traités avec un rare brio qui fait penser, de près, au tendre poudroiement d’un pastel.

Toutes ces œuvres ne sont qu’un très bref aperçu des richesses que les marchands parviennent encore à trouver dans les collections privées. Le prochain article nous mènera à une époque plus récente, le XIXe siècle, où des œuvres de Monet, Pissarro, Degas, Chassériau et d’autres moins célèbres mais tout aussi intéressantes composent un des plus beaux moments de cette grande exposition éphémère.