Maastricht, TEFAF 2015, Esquisses et dessins :

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Henry Somm, Figures élégantes sur une place parisienne, 21,3 x 32,1 cm, galerie Stephen Ongpin

Continuons dans le XIXe siècle. Certaines des esquisses et des dessins présentés par les galeries comptent parmi les œuvres les plus intéressantes de cette édition de la foire de Maastricht.

Théodore Chassériau, Etude de femmes vues de dos, à demis dévêtues, 1848, huile sur toile, 40,4 x 32,5 cm, galerie Jean-Luc Baroni
Théodore Chassériau, Etude de femmes vues de dos, à demis dévêtues, 1848, huile sur toile, 40,4 x 32,5 cm, galerie Jean-Luc Baroni

La galerie de Jean-Luc Baroni, installée à Londres, expose des esquisses peintes, des études préparatoires et des modelli d’artistes de toutes époques (ainsi qu’une rare fresque exécutée sur une armature en roseau due au peintre italien du XVIIe siècle Volterrano !). A côté du modello du Guillaume Tell et Gessler de François-André Vincent (le tableau final se trouve au musée des Augustins, à Toulouse), exemple précoce de peinture historicisante – bien que l’histoire soit ici mythique – et romantique – le héros du mythe national plutôt que les gloires de la mythologie antique, latine ou grecque –, un tableau de Théodore Chassériau, l’élève d’Ingres qui passa chez Delacroix avant de mourir à trente-sept ans, est assurément l’un des plus beaux morceaux de la foire. Morceau est bien le terme qui convient pour cette esquisse : sur un fond tendu d’un beige rapidement étalé et mordu d’un peu de rouge, deux dos longilignes d’Orientales semblent s’épouser, leurs échines serpentant de concert jusqu’à leurs bras tendus vers l’inconnu. Leurs silhouettes aux carnations contrastées composent un délicieux camaïeu de tons crème, juste rehaussé d’un trait de charbon à la Degas pour esquisser les contours de leurs corps de Sibylles michelangelesques et faire leur chevelure d’ébène. C’est rapidement brossé, mais on ne pourrait exiger plus de fini d’une telle peinture : c’est cet état ébauché qui est l’état parfait – charmant paradoxe de l’esquisse, qui plaît souvent plus à l’œil que le tableau final qu’elle prépare.

Outre sa beauté, l’histoire de cette œuvre ravissante, réalisée juste après le voyage en Algérie du peintre en 1846, contribue également à sa haute valeur : il s’agit de l’étude préparatoire pour ce qui fut probablement le plus grand décor peint réalisé à Paris au XIXe siècle, aujourd’hui bien oublié puisqu’il a disparu dans les flammes qui enveloppèrent le palais de la Cour des comptes lors de la Commune, en 1871. Une rare photographie d’une partie des peintures murales réalisées par Chassériau pour l’escalier d’honneur du bâtiment montre nos deux orientales : sur l’œuvre définitive, la carnation de leurs dos a été inversée. Seuls quelques fragments du décor ont pu être sauvés avant la démolition des ruines du bâtiment, qui tinrent debout encore près de trente ans après l’incendie. Celui des deux femmes n’en fait pas partie.

L’étage de la Tefaf réservé aux œuvres sur papier, outre son exposition d’œuvres graphiques issues du fonds du Teylers Museum (feuilles de Michel-Ange, Raphaël, Rembrandt…), propose une belle moisson de dessins de toutes époques et de toutes provenance (la sélection d’estampes japonaises de la galerie Tanakaya est particulièrement remarquable).

Henry Somm, Figures élégantes sur une place parisienne, 21,3 x 32,1 cm, galerie Stephen Ongpin
Henry Somm, Figures élégantes sur une place parisienne, 21,3 x 32,1 cm, galerie Stephen Ongpin

La galerie londonienne Stephen Ongpin présente une sélection de dessins français du XIXe siècle impressionnante par sa qualité. Mais on passera sur le Monet, le Degas et autres grands pontes qui égrènent ici aussi leur maestria pour s’arrêter sur deux œuvres d’un artiste moins connu mais qui valent, voire surpassent, celles de ces plus célèbres maîtres par l’originalité du sujet, de sa mise en page et de son traitement. L’une est unique, fruit d’une expérimentation technique inédite : l’artiste, Henry Somm – qui a participé à l’aventure du Chat Noir durant les années 1880 – a joué sur la tâche d’encre qu’il a laissée couler sur la feuille de papier, s’en remettant aux potentialités du hasard pour composer son dessin. Il en a suivi les contours pour déterminer la forme des sveltes figures de promeneurs du dimanche qui sont le sujet de l’œuvre, silhouettes embuées se dégradant en un gris brumeux. Ces ombres chinoises composées de bulles d’encre éclatées sont vraiment admirables, et l’on admire autant le procédé ingénieux que l’arabesque séduisante de ces Elégants.

Henry Somm, Une Femme élégante poursuivie par des démons, fin des années 1880, aquarelle, 21 x 32,2 cm, galerie Stephen Ongpin
Henry Somm, Une Femme élégante poursuivie par des démons, fin des années 1880, aquarelle, 21 x 32,2 cm, galerie Stephen Ongpin

L’autre dessin, de même format, joue, lui, sur une teinte d’un bleu virant sur l’émeraude, féérique et crépusculaire. A l’orée d’un bois touffu, qui laisse entrevoir la lueur orangée du ciel à travers la silhouette mince des troncs d’arbres, une jeune demoiselle sortie d’une affiche d’Alfons Mucha s’enfuit, poursuivie par de petits lutins sylvestres. L’air mutin, la fille, la Parisienne aux bois, jette un regard malicieux au spectateur. Elle n’a pas vraiment l’air apeurée par cette course-poursuite pour le moins étrange. Un drôle d’Alice au pays des merveilles version Belle Époque française, flirtant entre symbolisme et Art nouveau.

Jean-Auguste-Dominique Ingres, La famille Gatteaux, 1850, gravure et crayon, 44,2 x 60,9 cm, galerie Stephen Ongpin
Jean-Auguste-Dominique Ingres, La famille Gatteaux, 1850, gravure et crayon, 44,2 x 60,9 cm, galerie Stephen Ongpin

Toujours chez Ongpin, on ne peut pas passer à côté d’un sublime portrait de famille par Ingres : la finesse d’exécution, le niveau hallucinant de détail des visages, modelés par la nuance d’une infinité de petits traits qui s’effacent de loin, laissent pantois. Si la plupart des portraits dessinés de l’artiste présentent ce même niveau parfait de finition, il est rare de tomber sur une composition de l’ampleur de celle-ci, réunissant bien quatre personnages, des membres de la famille Gatteaux (ou cinq si l’on compte la femme se tenant dans l’embrasure de la porte à l’arrière-plan). Or – il faut se pencher très longuement sur la feuille pour le découvrir – il ne s’agit pas véritablement d’un dessin, ou du moins pas complètement : pour parvenir à un tel résultat sur une feuille aussi large, Ingres a mis à profit un autre procédé technique, la gravure, pour réaliser les visages de trois des modèles. Ceux-ci ont été gravés par Claude-Marie-François Dien à partir de portraits individuels des Gatteaux qu’avaient dessinés Ingres plus tôt dans sa carrière. Cependant, la figure de la jeune fille qui se tient debout derrière les personnages assis est, elle, bel est bien de la main d’Ingres. Mais la perfection du trait est telle qu’on a du mal à distinguer les parties gravées de celles dessinées. Le reste de cette savante composition, c’est-à-dire les corps des personnages et la pièce où ils posent, est lui aussi le fruit de la ligne minutieuse de celui qui fut sans conteste, d’un point de vue technique, le dessinateur le plus doué de son siècle. Cette alliance des deux techniques, qui s’imitent et se confondent, fait le prix de cette œuvre atypique autant qu’elle fait un peu déchanter le spectateur qui s’extasiait en pensant voir là la réalisation du seul crayon.