TEFAF 2015 : Rubens, Pissarro, Monet (et Huysmans)

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Pierre-Paul Rubens, Galba, vers 1598, huile sur panneau, 66,5 x 52 cm, galerie Salomon Lilian

Dernier commentaire à propos de la peinture ancienne : l’art ancien (entendez ici avant le XIXe siècle) à la Tefaf, ce ne sont pas que des Italiens et des Français. Bien au contraire, il s’agit avant tout d’œuvres des peintres flamands et hollandais du XVIIe siècle, qui peignaient à la chaîne portraits, natures mortes, vanités, scènes de taverne, paysans, paysages, vues urbaines et marines. Il eût été malséant de ne pas parler d’au moins de l’un d’entre eux.

Pierre-Paul Rubens, Galba, vers 1598, huile sur panneau, 66,5 x 52 cm, galerie Salomon Lilian
Pierre-Paul Rubens, Galba, vers 1598, huile sur panneau, 66,5 x 52 cm, galerie Salomon Lilian

La galerie Salomon Lilian de Genève, spécialisée en peintures des Ecoles du Nord, propose un intriguant portrait en buste de l’empereur Galba, par Rubens. C’est l’une des trois effigies restantes d’une série de portraits d’imperators romains représentés dans des médaillons ovales qu’a peinte l’artiste anversois. Réalisé vers 1598, avant le voyage en Italie du plus baroque de tous les peintres, ce visage sanguin et expressif fait penser à une tronie, ces têtes d’expression que les maîtres flamands brossaient à usage de leurs assistants pour qu’ils les reproduisent d’un tableau à l’autre. C’est pourtant, bien qu’imaginaire, un véritable portrait, inspiré des bustes antiques autant que des célèbres Vies des douze Césars de Suétone, que Rubens avait lu : composé avec de larges touches couleur chair relevées d’un rouge vivace aux côtés duquel est même audacieusement posé un gris mouillé de bleu qui coule le long des tempes, ce visage carré, au large cou et à la mâchoire bovine transmet bien la force brute du militaire impitoyable qu’était Galba. Pour le peindre, on sait que Rubens s’est inspiré des études physiognomoniques, alors très populaires, qui rapprochaient les traits humains de ceux des animaux. Les rapprochements étaient aussi psychologiques : si l’on avait une tête semblable à celle d’un taureau, c’est qu’on en possédait aussi le caractère… Ce n’est plus ici le portrait idéal du grand empereur, du César ou de l’Auguste triomphateur et magnanime : ce visage animal trahit la prégnance du jugement de Suétone, qui décrivait Galba comme un souverain violent, cruel et injuste, et qui, pour ces raisons, fut assassiné au bout de quelques mois seulement d’un règne impopulaire.

Camille Pissarro, Le Chou à Pontoise, 1882, huile sur toile, 73 x 92 cm, galerie Zakaim
Camille Pissarro, Le Chou à Pontoise, 1882, huile sur toile, 73 x 92 cm, galerie Zakaim

Avançons dans le temps. En 1882, Camille Pissarro expose pour la septième et avant-dernière fois avec les Impressionnistes. Pour l’occasion, il montre, ainsi qu’il l’avait déjà fait en 1881, une série de tableaux représentant le village de Pontoise et ses environs, où il réside depuis 1866. Le grand écrivain Joris-Karl Huysmans, qui fut un observateur aiguisé des campagnes impressionnistes durant les années 1880, consacre deux de ses célèbres critiques d’art aux expositions impressionnistes de 1880 et 1881. Lors de la première, il rend compte des travaux de Pissarro en des termes élogieux, alors qu’il avait joyeusement éreinté la production de l’artiste l’année précédente. Face aux œuvres de Pontoise, Huysmans écrit : « L’exposition de M. Pissarro est considérable cette année. Ca et là, quelques toiles témoignent encore de l’art du merveilleux coloriste qu’est ce peintre (…). En somme, M. Pissarro peut être classé maintenant au nombre des remarquables et audacieux peintres que nous possédons. S’il peut conserver cet œil perceptif, si agile, si fin, nous aurons certainement en lui le plus original des paysagistes de notre époque ». En 1882, il a apparemment su conserver cet œil : « C’est la même interprétation personnelle de la nature, la même clairvoyante syntaxe des couleurs », s’exclame le critique.

Un Pissarro peint à Pontoise et daté de 1882 (mais dont on ne sait s’il fut présenté à l’exposition de 1882, qui se déroulait en mars) se trouve cette année dans les allées de la Tefaf : proposé par la galerie Zakaim de Londres, il possède bien les qualités coloristes que Huysmans loue chez les Pissarro de 1881 et 1882. Une petite paysanne, qui serait presque absorbée par le paysage si ce n’était pour le bonnet rouge qui l’en fait ressortir, occupe modestement l’espace central du tableau, courbée par la récolte de l’herbe. Cette observation sans emphase de la vie rurale et des travaux des champs est précisément ce qu’apprécie Huysmans en 1882 : « M. Pissarro s’est entièrement dégagé des souvenirs de Millet ; il peint ses campagnards, sans fausse grandeur, simplement, tels qu’il les voit. Ses délicieuses fillettes en bas rouges, sa vieille femme en marmotte, ses bergères et ses laveuses, ses paysannes déjeunant ou faisant de l’herbe, sont de véritables petits chefs-d’œuvre ».

Claude Monet, La mer à Pourville, huile sur toile, 60 x 81,5 cm, 1882 (courtesy Keitelman Gallery, Brussels)
Claude Monet, La mer à Pourville, huile sur toile, 60 x 81,5 cm, 1882 (courtesy Keitelman Gallery, Brussels)

Le hasard des choses fait qu’à quelques encablures plus loin dans cette cour des miracles picturale qu’est la Tefaf, un autre tableau peint en 1882 a refait surface : il s’agit d’une toile du grand maître, Claude Monet, représentant les falaises de Pourville, sur la côte normande, vues en contrebas depuis la plage.

Le tableau, récemment restauré, a été acheté dès 1882 par Paul Durand-Ruel, le fameux marchand qui fit la célébrité de Monet et des Impressionnistes. Suivons, là encore, Huysmans, qui écrivait à propos des marines de Monet de la collection Durand-Ruel : « Dans les admirables marines que possède M. Durand-Ruel, M. Claude Monet est, le premier, parvenu, sous tout ce métier de tapisserie sèche et aride, à rendre les vapeurs des ciels et la poudre d’eau des mers qui se brisent ». Et plus loin : « ces marines où, pour la première fois, dans la peinture, des poudres de « a », des vapeurs salées d’ondes s’éclaboussent contre des falaises, ces marines qui sentent vraiment l’odeur de la mer (…) ».

Après s’être payé le luxe d’invoquer les mânes d’un des plus grands écrivains du XIXe siècle pour décrire les toiles de deux artistes majeurs, on se prend à rêver de posséder chez soi ces huiles sorties d’une époque mythique de l’histoire de la peinture moderne. Combien faut-il mettre de sa poche pour prolonger indéfiniment ce plaisir, puisque c’est, en fin de compte, à cela que sert la Tefaf ? Plusieurs millions d’euros naturellement, plus pour le Monet que pour le Pissarro, mais bien moins que les records affichés en vente publique par beaucoup des œuvres de ces deux maîtres. Bref, on peut faire des affaires à la Tefaf, si l’on est millionnaire.