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« Quand le pinceau danse » : Les cosmologies picturales d’Emily Kam Kngwarray

Article complet

En partenariat avec la Tate Modern et la National Gallery of Australia, la Fondation Opale met en lumière dans une exposition renversante de beauté le génie créatif de l’artiste aborigène Emily Kam Kngwarray. Une révélation !

Le 12 juin dernier, la Fondation Opale avait des allures de désert australien… Devant une poignée de journalistes médusés, se tenaient, légèrement frigorifiés, des membres de la famille de la grande artiste aborigène Emily Kam Kngarray décédée en 1996 et dont la voix résonnait miraculeusement par la grâce d’une archive sonore de 1983. « Si elle était présente, Emily chanterait et danserait avec nous », résumait l’une de ses nièces, visiblement très émue devant les toiles lumineuses et hypnotiques de celle que l’on surnommait, en raison de son talent et de son autorité naturelle, la « Boss Lady ».

Car davantage qu’une « exposition » au sens occidental du terme, l’ample rétrospective que la Fondation Opale consacre à cette représentante majeure de la scène artistique internationale tient à la fois de l’hommage et du manifeste. « Notre mission à la Fondation Opale a toujours été claire : présenter l’art contemporain des peuples autochtones d’Australie comme une composante essentielle du paysage artistique mondial ; non pas comme un récit périphérique, ni comme un témoignage ethnographique du passé, mais comme l’une des expressions les plus vitales, les plus sophistiquées et les plus au diapason de notre époque », écrit ainsi Bérengère Primat, la Fondatrice et Présidente de la Fondation Opale, dans la belle monographie consacrée à l’artiste.

Emily Kam Kngwarray (c.1914-
1996), Anmatyerr people
Yam awely, 1995
National Gallery of Australia,
Kamberri/Canberra, don de la
Delmore Collection, Donald et
Janet Holt 1995
© Emily Kam Kngwarray/Copyright Agency

POUVOIR HYPNOTIQUE ET CHATOIEMENT VISUEL

Si elle s’inscrit dans la continuité des expositions qui se sont tenues à la National Gallery of Australia de Canberra, puis à la Tate Modern de Londres, la rétrospective suisse bouscule allègrement la chronologie pour se faire davantage sensorielle et intuitive. C’est au cœur même du geste pictural et de la pensée conceptuelle d’Emily Kam Kngwarray que le public pénètre ainsi, enveloppé de compositions proliférantes dont le pouvoir hypnotique et le chatoiement visuel laissent pantois. Traversées de lignes et de points virevoltants, striées ou hachurées, ni abstraites, ni figuratives, ces toiles « habitées » au sens spirituel du terme étaient en réalité bien plus que de simples œuvres d’art aux yeux de l’artiste et de sa communauté. « Emily Kam Kngwarray ne peignait ni pour plaire, ni pour raconter au sens conventionnel. Elle peignait pour exprimer une vision du monde où tout est relié par un fil invisible, où le temps est stratifié plutôt que linéaire, où la terre n’est pas un simple décor mais une entité vivante », résume joliment Bérengère Primat, que l’on a rarement sentie aussi joyeuse et émue un jour de vernissage…

Il faut ainsi se délester de ses grilles de lecture occidentales pour vagabonder à sa guise au cœur de ses batiks suspendus tels des nuages et de ses immenses toiles dont les zébrures et les lacis labyrinthiques réactivent la mémoire des mythes et convoquent la présence des ancêtres. Libre à soi de s’abîmer et de se perdre dans ces explosions de couleurs et ses orgies végétales dans lesquelles l’on devine le ravissement des peuples du désert lorsque la pluie salvatrice fait surgir les plantes indispensables à la survie de la communauté, tel l’igname-crayon dont les graines et les gousses se nomment kam, comme le propre nom d’Emily. Ailleurs, ce sont des toiles terreuses et davantage minimalistes qui s’inspirent directement des rituels de l’awely, cérémonies au cours desquelles les femmes s’enduisent le buste, les seins et le haut des bras de graisse d’émeu et se peignent de motifs rayés visant à maintenir la fertilité de la terre et à favoriser l’abondance des récoltes.

Ainsi, les œuvres d’Emily Kam Kngwarray sont indissociables du contexte géographique, affectif et rituel qui les a vues naître : ce pays Alhalker de l’Australie centrale traversé d’affleurements rocheux, de zones boisées et de plaines sableuses, piqueté de points d’eau temporaires et soumis à des cycles saisonniers. Ainsi, on aurait tort d’interpréter ces cosmogonies picturales comme de simples paysages confinant à l’abstrait. Résistant aux classifications habituelles forgées par les historiens de l’art occidentaux, ce sont des cartographies tant géographiques que métaphysiques.

« Bien avant de commencer à peindre, Emily Kam Kngwarray était gardienne du Pays et dirigeante cérémonielle de haut rang. Son autorité en tant qu’artiste est indissociable de cette position. La peinture n’a pas marqué un commencement, mais une traduction : un médium parmi d’autres par le prisme duquel un savoir déjà détenu pouvait être prolongé et partagé », analyse ainsi Kelli Cole, qui assure avec Georges Petitjean le commissariat de l’exposition. À ceux qui lui demandaient ce qu’elle peignait, l’artiste répondait alors inlassablement : « Mon Pays, mon Pays, mon Pays. »

Vues de l’exposition Emily Kam
Kngwarray à la Fondation Opale

UNE RECONNAISSANCE INTERNATIONALE

Qu’elles prolifèrent sur la soie et le coton des batiks ou sur le support de la toile, ces denses constellations de plantes, d’animaux, de graines, d’empreintes et de motifs cérémoniels vont néanmoins subjuguer bien au-delà du désert australien des artistes occidentaux, fascinés par l’énergie et la richesse expressive de cette plasticienne hors norme, défiant tous les académismes. Ainsi, l’artiste conceptuel américain Sol LeWitt découvre l’œuvre d’Emily Kam Kngwarray à la Biennale de Venise de 1997, alors qu’elle représente à titre posthume son pays aux côtés de deux autres artistes autochtones australiens. Le choc est tel qu’il se met à collectionner de façon passionnée ses œuvres. « Elles sont aussi belles que merveilleuses », écrira-t-il à propos d’elles. Les critiques d’art ne manqueront d’ailleurs pas de déceler dans les gouaches ultérieures de l’artiste américain une gestuelle et un sens de la composition largement redevables à son homologue aborigène.

Vues de l’exposition Emily Kam
Kngwarray à la Fondation Opale

Souvent comparée à Jackson Pollock et à Piet Mondrian, parfois même à Claude Monet pour son approche « impressionniste » du paysage – ce que récuse fortement Georges Petitjean, le conservateur de la collection de la fondation Opale –, Emily Kam Kngwarray a atteint désormais le rang d’icône, au même titre qu’une Frida Kahlo ou une Yayoi Kusama. Ses toiles s’arrachent à prix d’or et ses rétrospectives se multiplient. Sa biographie fascine elle aussi tout autant que ses œuvres et contribue à nourrir le mythe. « Elle n’a commencé à peindre à l’acrylique qu’à l’âge de soixante-dix-huit ans et, dans une période extrêmement courte de 1988 à 1996, a réalisé environ trois mille œuvres et développé au moins cinq styles différents. Consciente de son talent et de son importance dans le marché de l’art international, la “Boss Lady” était de surcroît une vraie femme d’affaires qui souhaitait partager le fruit de ses ventes avec l’ensemble de sa communauté », rappelle ainsi Georges Petitjean.

Vues de l’exposition Emily Kam
Kngwarray à la Fondation Opale

Faisant voler en éclats le statut de l’artiste autochtone, Emily Kam Kngwarray s’est ainsi imposée comme une plasticienne de génie bien au-delà de ses frontières géographiques et culturelles. « Ses peintures irradient une force singulière et une présence visuelle qui la placent naturellement parmi les plus grandes artistes de son temps », affirme avec éclat Bérengère Primat.

Emily Kam Kngwarray, Fondation Opale, Lens, Suisse, jusqu’au 8 novembre 2026.

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