Absurde et fascinant

Le retour au baroque, ce n’est pas nouveau. L’engouement pour l’opéra baroque, c’est même devenu un tic de notre époque. Aux grandes et ronflantes effusions romantiques d’un Verdi, d’un Puccini, les mélomanes avisés préfèrent les sèches et souvent aigrelettes déclamations d’un Vivaldi, d’un Händel, d’un Gluck. En réalité, nul ne sait exactement ce qu’était l’opéra avant le XIXe siècle, pour la bonne raison qu’il reposait tout entier sur l’art des castrats. Ce type de chanteurs – voix de femmes dans un corps d’homme, alliance unique de la grâce, de la puissance et de la virtuosité – ayant entièrement disparu vers 1800, sous l’influences des nouvelles idées humanitaires, ce qu’on entend aujourd’hui sous le nom d’opéra baroque, n’a qu’un vague rapport avec ce qui enthousiasmait un Casanova, un Jean-Jacques Rousseau, un Mozart. Aussi le Sant’Alessio de Stéphano Landi1, qui va être donné à Paris, puis dans d’autres villes, à partir de novembre 2007, va-t-il faire sensation – non pas qu’on ait trouvé des volontaires à la castration, mais parce que l’œuvre sera jouée dans les conditions les plus proches de celles où elle fut jadis crée, en 1632, à Rome.En ce temps et en ce lieu de contre-réforme et de pruderie catholique, les femmes n’avaient pas le droit de monter sur une scène de théâtre. Tous les rôles étaient chantés par des hommes, castrats, ténors ou basses. Étrange époque, où on excluait les femmes sous prétexte qu’elles troublaient la moralité publique, mais où des hommes déguisés en femmes exhibaient la plus...

Le retour au baroque, ce n’est pas nouveau.

L’engouement pour l’opéra baroque, c’est même devenu un tic de notre époque. Aux grandes et ronflantes effusions romantiques d’un Verdi, d’un Puccini, les mélomanes avisés préfèrent les sèches et souvent aigrelettes déclamations d’un Vivaldi, d’un Händel, d’un Gluck. En réalité, nul ne sait exactement ce qu’était l’opéra avant le XIXe siècle, pour la bonne raison qu’il reposait tout entier sur l’art des castrats. Ce type de chanteurs – voix de femmes dans un corps d’homme, alliance unique de la grâce, de la puissance et de la virtuosité – ayant entièrement disparu vers 1800, sous l’influences des nouvelles idées humanitaires, ce qu’on entend aujourd’hui sous le nom d’opéra baroque, n’a qu’un vague rapport avec ce qui enthousiasmait un Casanova, un Jean-Jacques Rousseau, un Mozart. Aussi le Sant’Alessio de Stéphano Landi1, qui va être donné à Paris, puis dans d’autres villes, à partir de novembre 2007, va-t-il faire sensation – non pas qu’on ait trouvé des volontaires à la castration, mais parce que l’œuvre sera jouée dans les conditions les plus proches de celles où elle fut jadis crée, en 1632, à Rome.En ce temps et en ce lieu de contre-réforme et de pruderie catholique, les femmes n’avaient pas le droit de monter sur une scène de théâtre. Tous les rôles étaient chantés par des hommes, castrats, ténors ou basses. Étrange époque, où on excluait les femmes sous prétexte qu’elles troublaient la moralité publique, mais où des hommes déguisés en femmes exhibaient la plus troublante ambiguïté sexuelle ! William Christie, le maître d’œuvre de ce Sant’Alessio ressuscité, n’a choisi que des chanteurs hommes, y compris pour les rôles de femme. Gloire aux contre-ténors, hommes se servant de leur voix de dessus, hommes exploitant vocalement la partie féminine de leur être ! Il y en a légion aujourd’hui, depuis Alfred Deller. Mais c’est la première fois qu’on en verra six à la fois sur une scène, Philippe Jaroussky en tête, le plus brillant, le plus séduisant.Alexis était un personnage bizarre. Fils d’un sénateur romain, il s’enfuit de la maison paternelle le jour de son mariage, resta dix-sept ans absent, sans donner de ses nouvelles, revint déguisé en mendiant, s’engagea chez son père comme valet, sans que nul dans la maison ne l’eût reconnu, vécut encore dix-sept ans, mourut incognito. Pendant ce temps, sa mère et son épouse continuaient à l’attendre, dans l’affliction et la détresse. Pour cet exploit, l’Église canonisa celui qui nous paraît aujourd’hui le plus égoïste, misogyne et sadique des dévots. Voilà ce qu’était Rome en 1630 ! Le Bernin venait d’achever le baldaquin de Saint-Pierre, la gloire de Dieu éclatait partout, et l’on applaudissait un homme qui pour faire son salut dans l’humanité et la chasteté sacrifiait une famille entière. Le culte de Saint Alexis a été supprimé en 1969. Mais Sant’Alessio a survécu, et le voici renaître avec éclat.

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Dominique Fernandez

Élève de l’École normale supérieure, agrégé d’italien en 1955, Dominique Fernandez devient en 1957 professeur à l’Institut français de Naples. En 1968, il soutient sa thèse sur L’Échec de Pavese, et devient docteur ès lettres. Il partage son temps entre son travail d’enseignant, l’écriture de ses livres et la rédaction de ses articles pour la Quinzaine littéraire, L’Express, le Nouvel Observateur ou Artpassions. Il reçoit le Prix Médicis en 1974, pour Porporino ou les Mystères de Naples, histoire d’un castrat dans l’Italie du XVIIIe siècle. En 1982, son roman fondé sur la vie de Pasolini, Dans la main de l’ange est couronné du Prix Goncourt. À 77 ans, Dominique Fernandez a été élu à l’Académie française le 8 mars 2007, au siège laissé vacant par le décès du professeur Jean Bernard, et reçu sous la Coupole le 13 décembre 2007 par Pierre-Jean Rémy. Grand voyageur, spécialiste de l’art baroque et de la culture italienne, Dominique Fernandez a ramené de ses nombreux voyages en Italie, en Bohême, au Portugal, en Russie, en Syrie, au Brésil ou en Bolivie des récits illustrés . Il est fils du diplomate et critique d’origine mexicaine Ramon Fernandez, à qui il consacre en 2009 un livre, Ramon, et de Liliane Chomette, normalienne, professeur de lettres.

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