CONNAISSEZ-VOUS L’ALBANIE ?

Vous arrivez à l’hôtel, et, au lieu qu’on vous demande aussitôt, comme en Occident, votre carte de crédit, on vous accueille en italien, on vous tutoie, on s’enquiert de votre santé, de vos désirs. Come stai ? Cosa possiamo fare per te ? Du propriétaire de l’hôtel au concierge, c’est le même empressement affectueux. Puis, dès que vous sortez en ville, vous vous apercevez, non seulement que tout le monde parle italien - pas américain! - mais que le mode de vie italien, la bonne humeur italienne, la gentillesse italienne se sont répandus partout et fondus avec la rudesse balkanique. Surprise et bonheur. Surprise, car l’Albanie sort à peine d’une dictature communiste particulièrement féroce. Et ce petit pays, auparavant, avait été envahi militairement par Mussolini. Eh bien ! voilà le seul exemple de colonisateurs qui, loin d’avoir laissé de mauvais souvenirs, sont restés comme des modèles d’humanité. Ils ont exercé une influence durable, sur les mœurs comme sur la langue. Tout ce que vous aimez en Italie - la douceur méditerranéenne, le goût de faire plaisir à autrui, l’art de se rendre agréable -, vous le retrouvez ici. Pourtant, vous êtes bien dans les Balkans, sur une terre très pauvre, qui n’a cessé au cours des siècles de subir des dominations politiques successives, et une pauvreté permanente.Comment font-ils pour se débrouiller, et rester d’humeur aussi gaie, aussi accueillante, avec des salaires aussi bas ? Les communistes, naguère, s’étaient réservé en plein centrede Tirana un quartier, «le Bloc», comme on l’appelait,...

Vous arrivez à l’hôtel, et, au lieu qu’on vous demande aussitôt, comme en Occident, votre carte de crédit, on vous accueille en italien, on vous tutoie, on s’enquiert de votre santé, de vos désirs. Come stai ? Cosa possiamo fare per te ? Du propriétaire de l’hôtel au concierge, c’est le même empressement affectueux. Puis, dès que vous sortez en ville, vous vous apercevez, non seulement que tout le monde parle italien – pas américain! – mais que le mode de vie italien, la bonne humeur italienne, la gentillesse italienne se sont répandus partout et fondus avec la rudesse balkanique. Surprise et bonheur. Surprise, car l’Albanie sort à peine d’une dictature communiste particulièrement féroce. Et ce petit pays, auparavant, avait été envahi militairement par Mussolini. Eh bien ! voilà le seul exemple de colonisateurs qui, loin d’avoir laissé de mauvais souvenirs, sont restés comme des modèles d’humanité. Ils ont exercé une influence durable, sur les mœurs comme sur la langue. Tout ce que vous aimez en Italie – la douceur méditerranéenne, le goût de faire plaisir à autrui, l’art de se rendre agréable -, vous le retrouvez ici. Pourtant, vous êtes bien dans les Balkans, sur une terre très pauvre, qui n’a cessé au cours des siècles de subir des dominations politiques successives, et une pauvreté permanente.Comment font-ils pour se débrouiller, et rester d’humeur aussi gaie, aussi accueillante, avec des salaires aussi bas ? Les communistes, naguère, s’étaient réservé en plein centrede Tirana un quartier, «le Bloc», comme on l’appelait, pour en dénoncer l’aspect fermé et sinistre. Ce quartier est devenu aujourd’hui une concentration joyeuse de terrasses de café et de bars branchés. L’animation nocturne y est aussi vive et plaisante qu’à Rome ou à Barcelone. Ces gens ont vraiment l’art de vivre. L’Albanie est partagée entre trois confessions: catholiques, orthodoxes, musulmans. Aucun problème ! La cohabitation est tout ce qu’il y a de plus pacifique. Les mariages mixtes sont nombreux, sans qu’un des époux soit obligé de changer de religion. Tolérance et respect de l’autre. Il n’y a jamais eu de persécution raciale pendant la guerre. Beaucoup de Juifs d’Europe se réfugièrent ici sans être inquiétés, au point que l’État d’Israël a déclaré «juste» l’ensemble du peuple albanais.Les montagnes de l’intérieur sont très belles, les routes vertigineuses, les vestiges romains impressionnants, mais la capitale elle-même, Tirana, n’est qu’un ramassis de maisons sans style. Les Turcs ont occupé trop longtemps l’Albanie, dont l’indépendance date de 1920 seulement. C’est alors que les Italiens vinrent construire les édifices publics, les seuls qui ont de l’allure, dans ce style noble et un rien pompeux qui a été la marque des architectes fascistes. En fin de compte, s’il fallait définir ce qui fait le charme de ce pays, je dirais qu’il est un point de rencontre idéal entre l’Occident et l’Orient, entre la nonchalance, l’incurie orientales et l’art de vivre italien.

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Dominique Fernandez

Élève de l’École normale supérieure, agrégé d’italien en 1955, Dominique Fernandez devient en 1957 professeur à l’Institut français de Naples. En 1968, il soutient sa thèse sur L’Échec de Pavese, et devient docteur ès lettres. Il partage son temps entre son travail d’enseignant, l’écriture de ses livres et la rédaction de ses articles pour la Quinzaine littéraire, L’Express, le Nouvel Observateur ou Artpassions. Il reçoit le Prix Médicis en 1974, pour Porporino ou les Mystères de Naples, histoire d’un castrat dans l’Italie du XVIIIe siècle. En 1982, son roman fondé sur la vie de Pasolini, Dans la main de l’ange est couronné du Prix Goncourt. À 77 ans, Dominique Fernandez a été élu à l’Académie française le 8 mars 2007, au siège laissé vacant par le décès du professeur Jean Bernard, et reçu sous la Coupole le 13 décembre 2007 par Pierre-Jean Rémy. Grand voyageur, spécialiste de l’art baroque et de la culture italienne, Dominique Fernandez a ramené de ses nombreux voyages en Italie, en Bohême, au Portugal, en Russie, en Syrie, au Brésil ou en Bolivie des récits illustrés . Il est fils du diplomate et critique d’origine mexicaine Ramon Fernandez, à qui il consacre en 2009 un livre, Ramon, et de Liliane Chomette, normalienne, professeur de lettres.

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