Home » Artpassions No. 23 » L’or des Andes

L’or des Andes

Article complet

16 novembre 1532. François Pizzare débarque au Pérou. À la tête de 200 hommes seulement,il s’empare sans difficulté du territoire des Incas. L’empereur Atahualpa est fait prisonnier.Et l’histoire a retenu la parole que ce malheureux adressa auxEspagnols, en la personne de son geôlier: «Je suis fort surpris que vous parcouriez le monde pourdécouvrir des métaux aussi vils que l’or et l’argent, quand en Castilleon trouve des choses aussi jolies que ces verreries».

L’étonnement de l’Inca montre bien que l’or n’avait pas la même valeur pour les Européens que pour les Indiens. Les premiers, conditionnés par des siècles de pratique, ne voyaient dans ce métal que l’aspect monétaire, alors que les seconds, qui ignoraient ce moyen de paiement, s’en servaient uniquement pour confectionner toutes sortes d’objets, parfois même d’usage courant.L’or s’obtenait par orpaillage, c’est-à-dire lavage d’alluvions ou de sédiments aurifères, permettant de recueillir une poudre fine mêlée de pépites. L’autre façon de se procurer de l’or était l’exploitation de mines pas très profondes, auxquelles on accédait par des galeries ou d’étroits boyaux. L’or ainsi récolté était fondu en lingots et stocké.Aux mains des orfèvres, il était ensuite façonné, en le coulant directement dans un moule ou en le martelant, non sans l’exposer au feu par intermittence.Une technique appelée «tumbaga» permettait de donner l’illusion de l’or pur, alors que le métal travaillé ne contenait en réalité que 30, voire 20% d’or seulement, le reste étant du cuivre.Grâce à ladite technique, les Incas purent s’entourer d’une profusion d’or, nécessaire à l’apparat et au culte. Témoin la rançon qu’Atahualpa proposa à Pizzare pour tenter d’obtenir sa libération: une salle de son palais remplie d’objets en or jusqu’à la hauteur de ses bras levés, soit l’équivalent de 8 tonnes ! Et que dire de ces simulacres de jardins royaux à Cuzco, dont parle un compagnon de Pizzare. Tout y était en or, les mottes de terre, les épis de maïs, les lamas et leur berger, et cela grandeur nature ! On raconte aussi que l’on recouvrait d’or les murs des temples, les trônes et les palanquins, tandis que les nobles portaient des vêtements cousus de feuilles d’or. Il faudrait encore mentionner les statuettes, vases et autres ustensiles faits du même métal, dont on se servait dans les cérémonies sacrificielles.

Il faut dire que pour les Incas, l’or n’était pas un métal uniquement. Ils y voyaient une émanation directe (la sueur) du soleil, divinité suprême. Et, par conséquent, l’or symbolisait l’investiture accordée au souverain, son représentant sur terre.L’histoire de l’orfèvrerie du Pérou couvre trois millénaires, à partir de 1500 avant notre ère, l’exploitation de l’or ayant commencé dans la région nommée Andahualya.Parmi les cultures et civilisations péruviennes qui se sont succédé, trois d’entre elles s’illustrèrent particulièrement dans le domaine de l’orfèvrerie. Ce furent d’abord les Mochicas (IIIe/IVe siècle après J.C.), établis sur la côte septentrionale. Vinrent ensuite les Chimus, qui dominèrent le territoire de ces mêmes Mochicas (Xe/XVe siècle). Ce peuple fit progresser les techniques, allant jusqu’à incruster dans le métal des émeraudes et du quartz. On s’accorde à dire aujourd’hui que ses productions, masques funéraires, gobelets rituels, couteaux de sacrifice ou «tumis» comptent parmi les splendeurs de l’art amérindien. Enfin, aux Chimus, succédèrent les Incas. En moins de cent ans, de 1438 à 1532, leur Empire engloba la presque totalité du Pérou. Ils surent assimiler les populations qui les avaient précédés, tout en les contraignant à adopter leurs croyances, centrées, comme nous l’avons dit, sur le culte du dieu soleil.

Des merveilles décrites par les contemporains, il ne reste rien, car tout fut pillé, fondu en lingots, voire détruit, parfois par les indigènes eux-mêmes, désespérés de ce qui leur arrivait. N’ont survécu que les objets découverts bien longtemps après la conquête, dans les nécropoles disséminées partout dans le Pérou. Ces nécropoles sont riches, car le culte des morts, pratiqué chez les Incas et dans les cultures pré- incasiques, exigeait que le défunt, d’autant plus s’il s’agissait d’un notable, fût momifié et placé dans une fosse remplie d’offrandes.La Pinacothèque de Paris accueille, jusqu’au 6 février 2011, les trésors provenant des principaux musées péruviens. Soit deux cent cinquante-trois œuvres majeures, certaines jamais présentées jusqu’ici. Par une approche thématique, l’exposition dévoile les différentes facettes de ce monde lointain, que l’on connaît pourtant de mieux en mieux grâce aux fouilles systématiques succédant aux découvertes fortuites. Pour le visiteur, même le moins préparé, c’est un véritable éblouissement, au propre comme au figuré.



Partager l'article

La Lettre d’Artpassions
Bimensuelle
Suivez toute l'actualité de l'art.

Une sélection d’articles en lecture libre, notre analyse du marché, nos recommandations d’expositions et de lectures.

S’abonner à Artpassions
Le magazine, chez vous.

Quatre numéros par an, papier ou digital. Le magazine d’art le plus vendu en kiosque en Suisse.

Articles du même auteur
ap-fallback-image

Kachina poupées rituelles des Indiens Hopi et Zuni

Le 29 mai 1927, Paul Eluard écrivait à sa femme Gala: «J’ai deux très belles poupées Pueblo. C’est ce qu’il y a de plus beau au monde.» Dans une autre lettre, en juin de la même année, il lui disait encore: «Ici (à Eaubonne), nous avons trouvé, moi et Breton, ...

ap-fallback-image

Textiles de l’Égypte ancienne de la collection Bouvier

L’une des plus importantes collections privées de textiles de l’Égypte ancienne est conservée dans une villa des environs de Neuchâtel. Le collectionneur Jean-François Bouvier, accompagné de son épouse, nous y accueille.Il sera beaucoup question de tissus coptes. Aussi rappelons que le terme copte dérive du mot grec Aiguptios qui signifie ...

ap-fallback-image

AFRIQUE ET OCÉANIE Quand un collectionneur fait cohabiter deux mondes artistiques

Aux murs, des œuvres d’artistes contemporains, Zack, Zuber, Royen, Chevalley, Reiling, Santomaso et bien d’autres, voisinent avec dessculptures océaniennes et africaines, avec lesquelles elles entretiennent une complicité évidente.Peintures et sculptures témoignent du goût de leur propriétaire. La présentation a été étudiée et ne doit rien au hasard; notre hôte est ...

LA LETTRE D'ARTPASSIONS

Toute l'actualité de l'art : une sélection d'articles en lecture libre, notre analyse du marché, nos recommandations d'expositions et de lectures. Bimensuelle.