Chronique de Benoît Dauvergne
Qu’est-ce que ce «Dimanche sans fin» auquel nous convie, depuis de longs mois déjà et pour de longs mois encore, Maurizio Cattelan? Le Centre Pompidou de Paris a fermé ses portes pour cinq années, il s’est vidé, a éteint les lumières, inaugurant pour ses œuvres un essaimage à haute échelle, une sorte de diaspora heureuse dont l’une des manifestations d’envergure est visible tout naturellement dans son antenne orientale, lorraine, le Centre Pompidou Metz. La recette est classique, elle n’en est pas moins bienvenue et, en l’occurence, particulièrement réussie: invité à concevoir une exposition, Maurizio Cattelan y mêle must see et œuvres à redécouvrir, pièces de consœurs/confrères issues des richissimes collections de l’institution et pièces illustrant ses propres production et réflexion, le tout formant in fine une construction en soi, titrée donc: «Dimanche sans fin.» Une bonne moitié du musée est occupée par ce creuset où – jusque dans les textes de salle – bouillent, fusionnent et jaillissent formes et réflexions, objets et formules, installations et suggestions. Mais alors, qu’est-ce qu’un dimanche sans fin? L’idée est pleine d’ambivalence, de cette ambivalence qui imprègne toute l’œuvre de Cattelan. On peut la prendre – comme tout dans la vie – en mauvaise part, y déceler l’ennui d’un jour s’étirant avant la reprise inéluctable qui se répétera dans les semaines, les mois et les années qui viennent, comme l’ennui dominical lui-même, qu’éclaire froidement la lumière des écrans ou la pauvre petite lampe du bureau où l’on bûche, in extremis… On peut y voir aussi le couronnement des jours, l’arrivée au port, l’enfance retrouvée, l’entrain indéboulonnable, la joie irréductible (non monnayable)… C’est sur cette ligne de crête pessimisme/optimisme que l’on marche dans toute l’exposition, à chaque pas, il faut choisir; par exemple devant la fameuse banane scotchée dont on a tant parlé et qui figure sur l’affiche de l’exposition: cette croix de saint André bicolore, infrangible et douce, mûrissant et imputrescible, est-ce du vide, au sens où une poubelle est régulièrement vide car elle est régulièrement vidée? ou y a-t-il là une suggestion d’un autre vide, d’un autre abîme, d’une autre absurdité plus existentielle et qu’il faudrait absolument et enfin combler? Énième arnaque (on mangea la banane le 12 juillet dernier) ou ultime dénonciation de l’Arnaque? Imposture ou folie salvatrice?… Tout Cattelan est dans cette possibilité permanente de la dénonciation et du dépassement.
Mais dans ce dimanche, dernier ou premier jour de la semaine (les deux conceptions sont attestées), il n’y a pas de réflexion sans délectation, et l’on y rencontre avec plaisir, au détour d’un parcours éclaté «dont vous êtes le héros», Kasimir Malévitch, Joan Mitchell, Francis Bacon, Roy Lichtenstein, Felix Gonzales-Torres…, et même la célèbre Gradiva elle-même, venue tout droit et d’un pied ferme des Musées du Vatican, soit ce bas-relief romain qui inspira Wilhelm Jensen, puis Sigmund Freud, puis André Breton, dont le «mur» a d’ailleurs été remonté non loin du petit marbre antique. Autre mur saisissant, autre paroi plus édifiante encore, cette image de Cattelan intitulée Father (2021), déployée dans l’immense salle du rez-de-chaussée. Vous voilà devant les pieds de l’artiste (mais cette information ne vous est pas donnée dans la salle), ou plus exactement – car il ne faudrait pas croire qu’on y est à ses pieds – devant la plante de ses deux pieds dressés, noir et blanc, salis comme chez Caravage, peut-être momentanément morts comme chez Mantegna. Face à ces plis et à ces lignes, à ces courbes calleuses, la gène le dispute à l’admiration et à la tendresse: avions-nous oublié que l’homme est beau de la tête aux pieds, que nos orteils viennent couronner les deux vallonnements sur lesquels nous nous appuyons? Le souvenir de ce face-à-face s’enrichira encore une fois que vous aurez appris, à la librairie du musée, en manipulant une certaine carte postale, que Father avait recouvert et orné, en 2024, la façade de la prison pour femmes de Venise, sur l’île un brin austère mais bénie de la Giudecca.









