Les Rayons et les Ombres – La collaboration en débat
Le cinéma d’Artpassions
Après Illusions perdues adapté de Balzac, Xavier Giannoli continue d’observer le thème de la compromission morale des élites et de la presse dans un nouveau film exaltant – qui a suscité de vives controverses en France.
Arthur Dreyfus
De Lacombe Lucien (écrit par Patrick Modiano) à Au revoir les enfants, deux œuvres de Louis Malle, en passant par Monsieur Klein de Joseph Losey, l’entente scélérate d’une part de la société française avec l’occupant nazi a offert au cinéma certaines de ses figures les plus mémorables. Le césarisé Giannoli a prouvé qu’il savait mettre en scène toutes les époques : la Restauration, les Années folles (Marguerite avec Catherine Frot) autant que les temps actuels. Il ne s’était pas encore penché sur les années de guerre. Le destin étrange et misérable de Jean Luchaire – ce brillant journaliste devenu une figure de la collaboration avant d’être fusillé en 1946 – lui en donne l’occasion. Accompagné à l’écriture par Jacques Fieschi, scénariste de Sautet et de Pialat, il en tire un miroir dérangeant du passé et de notre présent.
Son point de départ est ingénieux : sur un magnétophone prêté par une voisine, la fille de Jean Luchaire, Corinne, nous relate «sa» guerre à la façon d’un testament prémonitoire. Car la jeune actrice, qui connut un succès précoce avec Prison sans barreaux en 1938, sent sa fin proche : harcelée pour sa vie mondaine sous l’Occupation, malade de la tuberculose, elle s’éteindra à seulement vingt-huit ans en 1950. Ce sera donc la première et la dernière fois qu’elle parle pour répondre à ses accusateurs, et défendre son père adoré, dérivé de la gauche pacifiste des années trente aux derniers fidèles du nazisme repliés à Sigmaringen avec Pétain, Laval ou Céline.
Le choix de Jean Dujardin pour incarner Luchaire s’impose : son empathie naturelle, son regard tendre déplacent notre point de vue, jusqu’à troubler le jugement. Face à lui, la jeune Nastya Goloubeva-Carax sidère : mi-muse, mi-fantôme, elle nous parle de la mort autant que de la vie. La mise en scène, classique en apparence, n’en déploie pas moins une série de tours de force qui tiennent la tension sur plus de trois heures. Le montage révèle avec une précision clinique tous les degrés de la déchéance, transformant le faste en vecteur du malaise : les fêtes deviennent de plus en plus visqueuses.
C’est là que le récit a cristallisé la polémique en France, accusé tantôt de complaisance à l’égard d’un collaborationniste fervent, tantôt de trop s’affranchir de la vérité factuelle. L’historien Laurent Joly écrit que la principale critique que l’on peut faire au film est de minorer l’exceptionnelle précocité de l’engagement pronazi, stipendié, de Jean Luchaire. Avant de nuancer ce point de vue et de souligner que rappeler que les crimes d’État peuvent être commis non par des idéologues mais par des individus sans scrupule prêts à servir tous les régimes est l’une des vertus du film. Quatre-vingts ans après 1945, la Seconde Guerre mondiale continue de nous hanter. Qu’un film choisisse de s’exposer à un sujet aussi inflammable que la collaboration, et ravive le débat, relève moins du scandale que d’une nécessité.
Nota bene : Les Rayons et les Ombres, film français de Xavier Giannoli (2026), 195 min. Avec Jean Dujardin, Nastya Goloubeva-Carax, August Diehl, André Marcon, Philippe Torreton.









