Rothko à Florence – L’éveil de l’abstraction

Four Darks in Red
Four Darks in Red, 1958 Huile sur toile, 258,6 x 295,6 cm Whitney Museum of American Art, New York, acquisition financée par les Amis du Whitney Museum of American Art, M. et Mme Eugene M. Schwartz, Mme Samuel A. Seaver et Charles Simon, 68.9, Cat Rais n. 611 Digital image Whitney Museum of American Art / Licensed by Scala
Rothko à Florence – L'éveil de l'abstraction Une exposition revient sur l'influence cruciale de la Renaissance italienne sur la révolution artistique du maître américain de l'abstraction et de la couleur. Olivier Tosseri Le Palazzo Strozzi nous invite à glisser nos pas dans ceux de Mark Rothko. Au sens propre puisque Florence ne fut pas une simple étape touristique pour l'artiste qui n'aimait pas voyager mais affectionnait se rendre en Italie. Elle occupait une place unique dans son esprit. Contrairement à d'autres destinations qu'il fuyait, la péninsule nourrissait constamment son imaginaire à travers une étude passionnée de son histoire de l'art et de ses vestiges. Cet attachement profond imprègne autant ses textes que son œuvre. Il se rendit ainsi à trois reprises à Florence (1950, 1959, 1966). Le berceau de la Renaissance fut pour lui celui de son nouveau langage artistique. Un lieu qui au-delà de l'admiration fut celui d'une révélation. D'une «Révolution artistique» précise Arturo Galansino, le directeur du Palazzo Strozzi. «Tout commence au couvent de San Marco, dans la confrontation avec les fresques de Beato Angelico du XIVe siècle. C'est en les regardant que Rothko a compris qu'il devait abandonner son langage surréaliste et figuratif pour se diriger vers l'abstraction totale». Un langage dont les échos visuels emplissent avec grâce les amples salles du Palazzo Strozzi. Ils rebondissent sur les murs du vestibule de la Bibliothèque Laurentienne, conçu par Michel-Ange qui a inspiré les célèbres Seagram Murals de Mark Rothko, illustrant la rencontre entre l'architecture du Génie de la...

Rothko à Florence – L’éveil de l’abstraction

Une exposition revient sur l’influence cruciale de la Renaissance italienne sur la révolution artistique du maître américain de l’abstraction et de la couleur.

Olivier Tosseri

Le Palazzo Strozzi nous invite à glisser nos pas dans ceux de Mark Rothko. Au sens propre puisque Florence ne fut pas une simple étape touristique pour l’artiste qui n’aimait pas voyager mais affectionnait se rendre en Italie. Elle occupait une place unique dans son esprit. Contrairement à d’autres destinations qu’il fuyait, la péninsule nourrissait constamment son imaginaire à travers une étude passionnée de son histoire de l’art et de ses vestiges. Cet attachement profond imprègne autant ses textes que son œuvre. Il se rendit ainsi à trois reprises à Florence (1950, 1959, 1966). Le berceau de la Renaissance fut pour lui celui de son nouveau langage artistique. Un lieu qui au-delà de l’admiration fut celui d’une révélation. D’une «Révolution artistique» précise Arturo Galansino, le directeur du Palazzo Strozzi. «Tout commence au couvent de San Marco, dans la confrontation avec les fresques de Beato Angelico du XIVe siècle. C’est en les regardant que Rothko a compris qu’il devait abandonner son langage surréaliste et figuratif pour se diriger vers l’abstraction totale».

Un langage dont les échos visuels emplissent avec grâce les amples salles du Palazzo Strozzi. Ils rebondissent sur les murs du vestibule de la Bibliothèque Laurentienne, conçu par Michel-Ange qui a inspiré les célèbres Seagram Murals de Mark Rothko, illustrant la rencontre entre l’architecture du Génie de la Renaissance et la conception spatiale monumentale de l’artiste américain. Le dialogue se fait intimiste dans les cellules du couvent de San Marco où les toiles de Rothko résonnent avec les fresques de Beato Angelico. «L’idée de l’œuvre comme « champ énergétique » ou « seuil spirituel » est née directement de cette immersion florentine», ajoute Arturo Galansino. Là où le maestro de la Renaissance utilisait des figures divines, Mark Rothko, qui a saisi l’essence métaphysique de son travail, crée des champs de couleur pour inviter le spectateur dans des profondeurs émotionnelles similaires. La peinture se mue en un outil de méditation et d’introspection. Son fils Christopher Rothko, curateur de l’exposition avec Elena Geuna, rappelle que lors de sa première visite en 1950, son père est resté en contemplation pendant plusieurs heures dans ces espaces. «Chaque petite pièce est un petit univers en soi, un espace recueilli dans lequel on se retrouve seul avec son âme».

Avec plus de soixante-dix œuvres provenant des plus grands musées du monde (Museum of Modern Art, le Metropolitan Museum of Art, la Tate, le Centre Pompidou, la National Gallery of Art ou encore le Guggenheim), le parcours de l’exposition retrace son évolution, de ses débuts figuratifs et surréalistes jusqu’à ses célèbres «Color Field Paintings». Elle se distingue radicalement des rétrospectives classiques par son ancrage thématique : la relation intime entre Rothko, l’Italie et Florence pour retourner à la source de son jaillissement artistique. La mise en scène au Palazzo Strozzi a été pensée pour respecter cette filiation. Contrairement à des espaces muséaux modernes neutres, les salles de ce somptueux palais de la Renaissance ont les proportions qui exaltent naturellement les œuvres de Mark Rothko.

Les années quarante sont celles de sa période néo-surréaliste où les formes deviennent fluides et métamorphiques. Les «Multiforms» parachèvent la dissolution des contours au profit de champs chromatiques suspendus. Plus tard, la palette de Mark Rothko se resserre sur des tons plus sombres (bruns, rouges, ocre), et son dialogue avec l’architecture se fait plus pressant. Les études pour les Seagram Murals évoquent des seuils fermés, rappelant une fois de plus la structure du vestibule de la Bibliothèque Laurentienne de Florence.

En limitant le nombre de tableaux à environ quatre grands formats par salle, l’exposition favorise un sentiment d’immersion totale, où le visiteur se sent «entouré» par les œuvres. Chaque pièce est conçue comme une «sphère de sensations», reflétant le parcours intérieur de l’artiste. La recherche d’un effet intimiste rappelle l’atmosphère de la chapelle Rothko à Houston.

La dernière salle de l’exposition rassemble les dernières œuvres sur papier réalisées par l’artiste dans les mois précédant sa mort avec une consistance de sa palette où les couleurs y semblent crayeuses avec une densité quasi exsangue. Malgré la douceur des pastels, c’est l’occupation physique de la couleur qui exprime ici, avec une rare puissance, le drame d’une vie intense sur le point de s’achever dramatiquement par son suicide. «Même à la fin de sa vie, alors qu’il produisait les célèbres tableaux noirs et gris, Rothko revenait aux couleurs de la Renaissance avec des tons de bleu pâle, de rose clair et d’ocre», note avec émotion Arturo Galansino.

L’exposition du Palazzo Strozzi démontre comment la lumière et la spiritualité de la Renaissance italienne ont permis à l’un des plus grands maîtres du XXe siècle de trouver sa propre voie. C’est une célébration du dialogue entre les époques, prouvant que l’abstraction la plus moderne plonge ses racines dans les fresques et l’architecture séculaires de Florence. Christopher Rothko se dit fier d’avoir accompli «l’exposition dont son père aurait rêvé».

Nota bene : Rothko in Florence, Palazzo Strozzi, Florence – Jusqu’au 23 août 2026

Abonnez-vous à la newsletter

Artpassions Articles

E-Shop

Nos Blogs

Instagram Feed