Carlos Schwabe – L’apôtre symboliste
Puisant dans son riche fonds d’œuvres de l’artiste genevois, le musée d’art et d’histoire de Genève consacre à Carlos Schwabe une exposition dossier en une cinquantaine de dessins et tableaux qui révèle la variété des talents de cet artiste profondément spirituel – l’une des figures les plus marquantes du symbolisme européen à la Belle-Époque.
Tancrède Hertzog
Voilà un nom étrange, mi-espagnol mi-allemand, qui ne dit plus grand chose au public et appartient à un peintre d’origine allemande mais élevé en Suisse puis actif à Paris à la fin du XIXe siècle. Résumant parfaitement le cosmopolitisme de l’intelligentsia européenne à la Belle Époque, Carlos Schwabe entre en scène alors qu’un grand mouvement artistique traverse les frontières et relie tous les pays du continent, en peinture comme en littérature et en musique : non pas l’impressionnisme ou le post-impressionnisme, mais le symbolisme.
Le musée d’art et d’histoire de Genève détient la plus importante collection mondiale des œuvres de l’artiste, grâce au legs consenti par la famille de l’artiste en 1927, un an après sa mort. Il lui suffit donc de puiser dans son fonds et de recourir aux prêts de quelques collections particulières pour présenter un ensemble d’autant plus intéressant qu’il n’est pas habituellement visible sur les cimaises du musée. Il s’agit principalement d’œuvres sur papier, qu’on ne peut exposer plus de quelques mois pour des raisons de conservation – car Carlos Schwabe, bien que peintre, s’exprimait avant tout à travers le dessin.
Il naît à Altona, près de Hambourg en 1866, mais sa famille déménage à Genève alors qu’il n’a que quatre ans. Malgré un rapide passage à l’École des Arts industriels, c’est en autodidacte qu’il se forme aux Beaux-Arts. S’il est d’un naturel extrêmement solitaire et renfermé, il n’en est pas moins ambitieux et comme tout artiste qui souhaite se faire un nom, c’est à Paris qu’il se rend. Il y arrive à la toute fin des années mille huit cent quatre-vingts. Grâce à son talent, il multiplie les rencontres qui vont lancer sa carrière. Il fait celle, en particulier, du «Sâr» Peladan, fameux personnage du Paris de l’époque, un original un peu mystique, un peu prophète, qui est le fondateur, en 1890, du pendant artistique du groupe des Rose+Croix. C’est le moment où il prépare la première exposition de la «Rose+Croix esthétique», qui ouvre le 10 mars 1892, à la galerie Durand-Ruel. Et c’est au jeune Schwabe qu’il demande de réaliser l’affiche de l’évènement. La manifestation réunit du beau-monde : les peintres suisses Hodler et Vallotton, le sculpteur Bourdelle et le compositeur Satie y participent. L’exposition attire le tout-Paris artistique et littéraire et la carrière de Schwabe s’en trouve considérablement favorisée.
Avant tout illustrateur, même les moyens formats que Schwabe expose dans les divers salons émaillant la saison artistique parisienne sont, le plus souvent, des tableaux sur papier – de grandes gouaches et des aquarelles aux formes souples et aux décorations florales faisant trait vers l’Art nouveau. Et quand il s’attaque à l’huile, ses peintures possèdent un aspect très graphique, travaillé, presque serti, qui rappelle qu’il est avant tout illustrateur.
Un exemple suffit, celui de son tableau le plus saisissant, La Vague, une huile peinte en 1907 et conservée à Genève. Sept femmes émergent d’une vague dont elles sont recouvertes, comme si elles étaient habillées par les flots. Ces personnifications d’une onde gigantesque, couronnée d’écume sous le ciel rouge d’un cataclysme s’apprêtant à s’abattre sur l’humanité, occupent presque toute la composition de leur hauteur. L’air terrible, ces messagères d’infortune sont les annonciatrices de la punition divine. Ce châtiment de la fin des temps, digne de l’Apocalypse de saint Jean, est d’inspiration chrétienne mais il est figuré avec un aspect fantastique rappelant les mythes du Nord. Ce tableau pourrait tout aussi bien être une illustration d’un roman de la Terre du milieu de Tolkien, une pochette d’album rock/métal ou une affiche de film fantastique d’aujourd’hui.
Pour parvenir à sa Vague, Schwabe a d’abord minutieusement préparé la composition à travers des études dessinées, aussi achevées que l’œuvre finale – et presque plus impressionnantes qu’elle. Il a fixé l’aspect de chacune des sept femmes du tableau au moyen de dessins préparatoires, de feuilles exécutées au pastel, au crayon gras, au fusain et à la sanguine.
Peinte au moment même où Picasso et Braque développaient le cubisme, cette œuvre surprenante fut incomprise par la critique, qui n’y vit qu’un avatar tardif d’un symbolisme désormais dépassé. Or, ce qui fait paradoxalement l’étrangeté, la modernité et le caractère presque dérangeant de ce tableau, c’est justement leur perfection formelle et leur technique irréprochable, à l’opposé des principes des avant-gardes à la même époque. Et ce qui pouvait faire bâiller les critiques à l’époque est, au contraire, pour qui sait l’apprécier, ce qui fait l’originalité de l’œuvre d’un Schwabe aujourd’hui, apôtre classique du bizarre, à la fois messager de l’idéal et de l’étrange.
Nota bene : Carlos Schwabe, MAH, musée d’art et d’histoire de Genève – Jusqu’au 16 août 2026









