L’invitée d’Artpassions – Elena Filipovic

Elena-Filipovic
L'invitée d'Artpassions – Elena Filipovic Directrice du Kunstmuseum de Bâle Elena Filipovic a pris ses fonctions au Kunstmuseum de Bâle il y deux ans, en avril 2024, après avoir été directrice et conservatrice en chef de la Kunsthalle de Bâle où elle a organisé plus de soixante expositions de renommée internationale depuis 2014. La première exposition qu'elle a organisée au printemps 2025 pour le Kunstmuseum était consacrée au sculpteur italo-français Medardo Rosso. Avant de s'installer à Bâle, Elena Filipovic était conservatrice en chef au Wiels Centrum voor Hedendaagse Kunst à Bruxelles. Elle a également enseigné dans plusieurs universités et écoles d'art de renom ; elle est par ailleurs une autrice et éditrice très estimée. Elle a achevé ses études par un doctorat à l'université de Princeton, pour lequel elle a rédigé une thèse sur Marcel Duchamp (1887-1968). Aussi loin que vos souvenirs remontent, quelle a été votre première émotion artistique ? Un trouble, plutôt qu'une émotion bien définie. Le sentiment qu'une figure dans une peinture me regardait autant que je la regardais – et que je n'avais pas encore les mots pour lui répondre. Quelle est l'importance de l'art dans votre vie ? L'art est tour à tour refuge, provocation et instrument. Il affine le regard, complique les certitudes et empêche de devenir paresseux face au monde. Il m'aide à habiter la complexité du moment plutôt qu'à la fuir. Quel don artistique aimeriez-vous avoir ? Tous ! Musical, pictural, sculptural, cinématographique, poétique… J'aurais adoré avoir un talent artistique. Comme ce...

L’invitée d’Artpassions – Elena Filipovic

Directrice du Kunstmuseum de Bâle

Elena Filipovic a pris ses fonctions au Kunstmuseum de Bâle il y deux ans, en avril 2024, après avoir été directrice et conservatrice en chef de la Kunsthalle de Bâle où elle a organisé plus de soixante expositions de renommée internationale depuis 2014. La première exposition qu’elle a organisée au printemps 2025 pour le Kunstmuseum était consacrée au sculpteur italo-français Medardo Rosso. Avant de s’installer à Bâle, Elena Filipovic était conservatrice en chef au Wiels Centrum voor Hedendaagse Kunst à Bruxelles. Elle a également enseigné dans plusieurs universités et écoles d’art de renom ; elle est par ailleurs une autrice et éditrice très estimée. Elle a achevé ses études par un doctorat à l’université de Princeton, pour lequel elle a rédigé une thèse sur Marcel Duchamp (1887-1968).

Aussi loin que vos souvenirs remontent, quelle a été votre première émotion artistique ?

Un trouble, plutôt qu’une émotion bien définie. Le sentiment qu’une figure dans une peinture me regardait autant que je la regardais – et que je n’avais pas encore les mots pour lui répondre.

Quelle est l’importance de l’art dans votre vie ?

L’art est tour à tour refuge, provocation et instrument. Il affine le regard, complique les certitudes et empêche de devenir paresseux face au monde. Il m’aide à habiter la complexité du moment plutôt qu’à la fuir.

Quel don artistique aimeriez-vous avoir ?

Tous ! Musical, pictural, sculptural, cinématographique, poétique… J’aurais adoré avoir un talent artistique. Comme ce n’est pas mon cas, vraiment pas du tout, j’ai choisi une autre manière de vivre cette passion : faire en sorte que l’art – et surtout ceux qui ont ce don – soient vus, défendus et portés aussi loin que possible.

Les artistes ou l’artiste que vous admirez le plus ?

Impossible d’en nommer un seul. Nairy Baghramian, Lynda Benglis, Lygia Clark, Marcel Duchamp, Cao Fei, David Hammons, Agnes Martin, Zanele Muholi, Kaari Upson, Andra Ursuța, … Totalement différents les uns des autres, mais j’admire surtout les artistes qui déplacent les enjeux sans forcément en avoir l’air – ceux qui changent votre façon de voir avant même qu’on comprenne exactement comment.

Vos œuvres incontournables ?

Celles auxquelles je reviens sans jamais les épuiser. Les œuvres qui résistent un peu, qui gardent une part de silence, comme une conversation qu’on n’arrive pas à clore. À ce moment précis, une œuvre qui compte particulièrement pour moi est l’autoportrait de Catharina von Hemessen. Daté de 1548, il est considéré comme le premier autoportrait connu, dans l’histoire de l’art occidental, d’une femme se représentant elle-même dans l’acte de peintre. Elle s’y montre en train de peindre et inscrit en haut de la toile : «Moi, Catharina van Hemessen, me suis peinte, à l’âge de vingt ans.» C’est une déclaration d’une force remarquable – un geste d’affirmation et d’autonomie à une époque où les femmes avaient si peu accès à la pratique artistique. L’œuvre se trouve au Kunstmuseum de Bâle, et elle fait partie de celles qui m’inspire, très simplement, chaque jour.

Comment êtes-vous meublée ? Plutôt dans un style épuré ou chargé de souvenirs… ?

Pas épuré du tout ! Même si je fantasme parfois de devenir quelqu’un capable de vivre avec très peu. En réalité, je vis dans un espace plutôt chargé de souvenirs. J’aime être entourée d’objets qui ont une mémoire, une histoire, une rencontre derrière eux. Mon intérieur est sans doute le reflet très concret d’une vie passée auprès des artistes, et au service de l’art.

Quelles expositions conseilleriez-vous actuellement ?

La Biennale de Venise imaginée par Koyo Kouoh – et, tant qu’on y est, il ne faut pas manquer l’incandescente exposition du peintre kényan Michael Armitage au Palazzo Grassi. À New York, la grande rétrospective incontournable consacrée à Marcel Duchamp au MoMA, ainsi que l’audacieuse Nina Beier chez times, un artist-run space un peu caché. Et, plus près, Kerry James Marshall au Kunsthaus de Zurich, sans hésitation. Et bien sûr, au Kunstmuseum de Bâle, l’exposition Helen Frankenthaler – lumineuse, pionnière, et d’une liberté radicale. Ce sont des expositions très différentes, mais chacune, à sa manière, rappelle que l’art peut encore déplacer le regard, désorienter légèrement, et élargir le monde.

Propos recueillis par Artpassions

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