Cette femme a du génie

DOMINIQUE-FERNANDEZ
Cette femme a du génie Chronique de Dominique Fernandez, de l'Académie française Le nouveau film de Claire Denis impose définitivement Claire Denis comme un des plus grands noms du cinéma. Nul n'a oublié Beau travail, ce premier chef-d'œuvre (1999), qui évoquait, en s'inspirant de Billy Budd de Melville, la vie d'un groupe de légionnaires à Djibouti, dans un style qui mêlait la rigueur géométrique à une sensualité brûlante. Cette improbable alliance, qui est la marque de Claire Denis, caractérise aussi Le Cri des gardes. Qui sont ces gardes ? Des veilleurs de nuit, qui lancent en langue yoruba des appels du haut de miradors placés sur la clôture d'un chantier de travaux publics, quelque part au Sénégal. Depuis toujours, Claire Denis est fascinée par l'Afrique noire. Ici, c'est un terrain vague avec des commencements de structures, un non-lieu pré-industriel parsemé de réservoirs portuaires, de bâtiments en construction et d'installations éphémères, au milieu d'une savane aride où le vent soulève des nuages de poussière rouge. L'histoire se déroule dans cet espace clos, comme dans une tragédie antique. Horn, le chef du chantier (Matte Dillon) et le jeune Cal (Tom Blith) partagent une habitation provisoire, derrière les doubles grilles de l'enceinte réservée aux Blancs. De l'autre côté de ces grilles, surgit en pleine nuit un Noir, Alboury (Isaach De Bankolé), qui vient réclamer le corps de son frère tué dans un accident de bulldozer. Malgré tous les efforts de Horn pour l'obliger à partir, malgré ses promesses de rendre le corps le...

Cette femme a du génie

Chronique de Dominique Fernandez, de l’Académie française

Le nouveau film de Claire Denis impose définitivement Claire Denis comme un des plus grands noms du cinéma. Nul n’a oublié Beau travail, ce premier chef-d’œuvre (1999), qui évoquait, en s’inspirant de Billy Budd de Melville, la vie d’un groupe de légionnaires à Djibouti, dans un style qui mêlait la rigueur géométrique à une sensualité brûlante. Cette improbable alliance, qui est la marque de Claire Denis, caractérise aussi Le Cri des gardes.

Qui sont ces gardes ? Des veilleurs de nuit, qui lancent en langue yoruba des appels du haut de miradors placés sur la clôture d’un chantier de travaux publics, quelque part au Sénégal. Depuis toujours, Claire Denis est fascinée par l’Afrique noire. Ici, c’est un terrain vague avec des commencements de structures, un non-lieu pré-industriel parsemé de réservoirs portuaires, de bâtiments en construction et d’installations éphémères, au milieu d’une savane aride où le vent soulève des nuages de poussière rouge.

L’histoire se déroule dans cet espace clos, comme dans une tragédie antique. Horn, le chef du chantier (Matte Dillon) et le jeune Cal (Tom Blith) partagent une habitation provisoire, derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux Blancs. De l’autre côté de ces grilles, surgit en pleine nuit un Noir, Alboury (Isaach De Bankolé), qui vient réclamer le corps de son frère tué dans un accident de bulldozer. Malgré tous les efforts de Horn pour l’obliger à partir, malgré ses promesses de rendre le corps le lendemain, Alboury s’obstine à rester. Tout au long de la nuit, il répète inlassablement, mais calmement, sans cris, qu’il ne s’en ira pas avant d’avoir récupéré le corps de son frère ; et cette obstination, cette litanie qui scande le déroulement du film et renvoie évidemment au mythe d’Antigone venue réclamer justice, crée l’atmosphère oppressante qui, dans la tragédie classique, était obtenue par le chœur.

Dans ce monde d’hommes, intervient une femme, la fiancée de Horn. Elle arrive d’Europe en avion pour le rejoindre dans cet espace clos. Claire Denis a développé son rôle, par rapport à la pièce de Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens, qui sert de canevas à cette adaptation très libre. La merveilleuse Mia Mckenna-Bruce est une révélation. Malgré son jeune âge, elle incarne à la perfection une sorte d’ingénue, apeurée, ignorante, d’une excessive pudeur, tour à tour effrayée et séduite par cet étrange enfermement dans ce milieu masculin. Alors que les trois hommes (incarnés par des acteurs excellents eux aussi) sont figés ou évoluent peu dans leur rôle, elle ne cesse de changer de personnalité, avec son visage rond, ses grands yeux étonnés, son profil de statue égyptienne, sa mobilité d’expression absolument remarquable.

Je ne vais pas vous raconter les péripéties de ce drame qui aboutit à une fin sanglante. En quoi réside le génie de ce film, dont chaque plan, chaque cadrage tient en haleine, avec un pouvoir inouï de fascination ? Pas un moment d’ennui, malgré la sévérité, l’austérité du propos. Une tension continuelle, comme dans le théâtre antique. Une science de la lenteur, si l’on peut dire, avec des accélérations fulgurantes. Un érotisme latent, insidieux, qui ne tombe jamais dans les facilités et les vulgarités à la mode. Lorsque Cal, le jeune homme, prend sa douche après la journée de travail, on ne voit d’abord que son dos nu, puis ses pieds sur lesquels coule la boue rouge de la terre africaine. Le reste de son corps reste caché. Un des moments qui offre un peu de répit, dans cette histoire de vengeance et de sacrifice, est la séquence où Cal va chercher à l’aéroport de fortune aménagé dans la brousse la jeune femme et la conduit au chantier : dans le pick-up qui les cahote sur la piste entre deux haies de végétation sauvage, les deux jeunes gens, qui essayent de s’apprivoiser l’un l’autre, se livrent à un échange de regards où passent à la fois le désir et la répression du désir.

Oui, vraiment, un film d’une si haute qualité, une maîtrise aussi absolue, une intransigeance pareille, une cohérence aussi parfaite entre jansénisme et délectation, appellent une admiration sans réserve.

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