Du vol considéré comme un des beaux-arts

adadada
Du vol considéré comme un des beaux-arts Éditorial «Et toi, alors, comment t'y prendrais-tu pour voler la Joconde ?» Quand il se promenait au Louvre avec sa fille Jakuta, M. Alikavazovic avait pour habitude de lui poser cette question. Sa fille est devenue écrivaine, l'écrivaine est devenue une amie, et l'amie en a tiré un très beau récit dans la collection Ma nuit au musée. Mais elle se garde bien de nous dire comment elle s'y prendrait pour voler La Joconde. Peut-être faudrait-il interroger la petite bande de pieds nickelés cagoulés qui, voici quelques mois, s'est introduite au Louvre, dans la galerie d'Apollon. Butin : neuf bijoux et les joyaux de la Couronne, à ce jour introuvables – contrairement à ces messieurs qui désormais dorment à l'ombre. Mais peut-être serait-il plus judicieux de convoquer le fantôme de Guillaume Apollinaire. En septembre 1911, le poète passe une semaine à la prison de la Santé. De ce bref séjour, il tire un long poème qui se termine par ces vers déchirants : J'écoute les bruits de la ville Et prisonnier sans horizon Je ne vois rien qu'un ciel hostile Et les murs nus de ma prison Ce dont on l'accuse ? Rien de moins que d'avoir volé La Joconde. Quelques jours plus tôt, Mona Lisa s'est fait la malle. Les soupçons se portent assez rapidement sur Guillaume Apollinaire, d'ailleurs n'est-il pas un étranger celui-là ? N'est-il pas d'origine polonaise, n'est-il pas né à Rome et ne s'appelle-t-il pas Kostrowitzky ? Et n'a-t-il...

Du vol considéré comme un des beaux-arts

Éditorial

«Et toi, alors, comment t’y prendrais-tu pour voler la Joconde ?» Quand il se promenait au Louvre avec sa fille Jakuta, M. Alikavazovic avait pour habitude de lui poser cette question. Sa fille est devenue écrivaine, l’écrivaine est devenue une amie, et l’amie en a tiré un très beau récit dans la collection Ma nuit au musée. Mais elle se garde bien de nous dire comment elle s’y prendrait pour voler La Joconde. Peut-être faudrait-il interroger la petite bande de pieds nickelés cagoulés qui, voici quelques mois, s’est introduite au Louvre, dans la galerie d’Apollon. Butin : neuf bijoux et les joyaux de la Couronne, à ce jour introuvables – contrairement à ces messieurs qui désormais dorment à l’ombre.

Mais peut-être serait-il plus judicieux de convoquer le fantôme de Guillaume Apollinaire. En septembre 1911, le poète passe une semaine à la prison de la Santé. De ce bref séjour, il tire un long poème qui se termine par ces vers déchirants :

J’écoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu’un ciel hostile
Et les murs nus de ma prison

Ce dont on l’accuse ? Rien de moins que d’avoir volé La Joconde. Quelques jours plus tôt, Mona Lisa s’est fait la malle. Les soupçons se portent assez rapidement sur Guillaume Apollinaire, d’ailleurs n’est-il pas un étranger celui-là ? N’est-il pas d’origine polonaise, n’est-il pas né à Rome et ne s’appelle-t-il pas Kostrowitzky ? Et n’a-t-il pas eu pour secrétaire un certain Géry Pieret, qui s’est vanté d’avoir dérobé au musée des statuettes ibériques ? Il n’en faut pas plus au juge d’instruction pour coffrer le poète.

Apollinaire avait pour meilleur ami Pablo Picasso, qui dans son atelier du boulevard de Clichy s’occupait à fragmenter les objets et les corps. C’est à lui, Picasso, que Géry Pieret a revendu les fameuses statuettes. Le juge d’instruction auditionne alors le peintre cubiste, qui pour ne pas se compromettre renie le poète.

L’enquête patine, Apollinaire est innocenté, les mois passent : Mona Lisa reste introuvable. «Un tableau ne vit que par celui qui le regarde», disait Picasso. Il est démenti par les milliers de visiteurs qui se pressent au Louvre pour observer l’emplacement vide de La Joconde.

Laquelle finit par réapparaître un beau jour entre les mains d’un certain Vincenzo Peruggia. Lui aussi est un peintre. Cubiste ? Non. Fauviste ? Non plus. Impressionniste ? Toujours pas. Alors quoi ? En bâtiment. Et comme il est également vitrier, on a fait appel à ses services pour découper les verres des toiles du Salon Carré. Là, il a pu contempler sa compatriote de plus près, la douceur fatiguée de ses yeux, le calme souverain de ses mains, son sourire – ô, ce sourire ! Il y a plus d’énigmes dans ce sourire que dans toutes les questions philosophiques ! Il en tombe amoureux. Un matin d’août 1911, il l’enlève. Ces deux-là vivent alors une idylle. Ils ne se quittent plus, habitent ensemble à Paris, partagent le même lit, lui au-dessus, elle au-dessous. Voilà deux ans déjà qu’ils sont ensemble quand il l’emmène en voyage, direction l’Italie. Mais Vincenzo s’est lassé de Mona. Il faut dire qu’elle n’est pas très loquace. Assez peu entreprenante. Toujours les bras croisés. Et ce sourire – Dieu qu’il est niais ce sourire ! Il contacte alors le directeur de la Galerie des Offices à Florence. Il veut rendre La Joconde à sa patrie d’origine. Il espère une récompense : il écopera d’un an de prison.

Nous écrivons ces lignes depuis Chicago, où nous étions tout à l’heure à l’Art Institute, qui possède une collection exceptionnelle de peintres impressionnistes, de Monet à Manet en passant par Renoir, Caillebotte et Degas. Mais ce qui nous a le plus fasciné, c’est cette magnifique esquisse préparatoire de Delacroix pour La Liberté guidant le peuple. Par quel tour du destin s’est-elle retrouvée sur ces cimaises ? Nous l’ignorons. Mais il ne fait aucun doute que sa place est en France. Est-ce que quelqu’un, à tout hasard, saurait où l’on peut se procurer à Chicago une cagoule noire ?

François-Henri Désérable

Abonnez-vous à la newsletter

Artpassions Articles

E-Shop

Nos Blogs

Instagram Feed