Joyeuse et sérieuse : la peinture selon Jean-Frédéric Schnyder
L’exposition du peintre suisse allemand contemporain au MASI de Lugano présente côte à côte nouvelles créations et œuvres emblématiques. Un hommage à une carrière artistique originale longue de soixante années.
Ingrid Dubach-Lemainque
Autodidacte : cette étiquette, l’artiste, né à Bâle en 1945 et installé aujourd’hui dans le Canton de Zoug, l’assume sans ambages, et même avec une once de fierté. Car c’est sans études d’art en poche que Schnyder s’introduit sur la scène artistique dans les années soixante après un apprentissage de photographe. À l’âge de vingt-quatre ans, repéré par le curateur Harald Szeemann, il est invité à présenter son travail dans l’exposition de 1969, When Attitudes Become Form, à la Kunsthalle de Berne. Suivront sa participation à d’importantes expositions internationales telles que la 55e Biennale de Venise en 2013, les Documenta, éditions 5 et 7 (en 1972 et 1982).
Après avoir débuté dans la sculpture, où il expérimente l’usage d’un large éventail de techniques et de matériaux (plastique, étain, chewing-gum, bâtons d’encens, Legos ou broderies de perles), Schnyder s’est tourné vers la peinture au début des années soixante-dix. Avec sa femme Margret Rufener, il commence la série d’œuvres How To Paint (1973) basée sur le cours de peinture Do It Yourself de Walter T. Foster. Schnyder et Rufener peignent avec soin et répétition des motifs tels que des femmes légèrement vêtues, des visages de clowns tristes ou des couchers de soleil surchargés de couleurs. La carrière officielle de peintre de Schnyder ne débute cependant qu’en 1982, lorsqu’il achète un vélo de course et un chevalet et commence à explorer les environs de Berne. Suivant un rythme quotidien, il peint cent vingt-six Berner Veduten (Vedute bernoises) dans des dimensions transportables sur son vélo. Contrairement aux maîtres mineurs bernois du XVIIIe siècle auxquels il se réfère vaguement, l’artiste ne se concentre pas seulement sur les vues pittoresques, mais montre également des centres commerciaux, des immeubles de bureaux et des passages souterrains. Sa recherche inlassable du «beau», il la trouve dans le banal et le quotidien.
Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, alors que la peinture était déclarée «morte» pour beaucoup, Schnyder décline d’autres possibilités en utilisant des styles de peinture à la fois naturalistes, expressifs et non figuratifs. Là encore, l’artiste n’hésite pas à mettre en scène des motifs sentimentaux ou banals comme une nature morte de fleurs à base de tulipes ou une bouteille d’assouplissant en plastique, car tout lui semble digne d’être matière à un tableau.
On ne peut pas passer à côté de la monumentale Stillleben (Nature morte) que Schnyder réalisa en 1970. Une immense toile de près de quatre mètres de long qui reprend les éléments traditionnels du genre : sur une table habillée d’un tissu aux amples plis sont alignés des objets : vases, miche de pain, bouteille de vin et verre, compotier, fruits et plantes vertes. L’œuvre peinte avec soin et précision déconcerte le regardeur. Le terme de kitsch est souvent appliqué aux créations de Schnyder et c’est vraisemblablement le plus adapté à cette Stillleben. Mais c’est sans ironie aucune que le peintre dit explorer ces frontières du kitsch, affirmant rechercher le «normal» et le «beau» et les émotions authentiques.
Le peintre a par ailleurs le goût des séries. Ainsi en est-il des Kleinen Bilder (Petites peintures), deux groupes de vingt-six séries au total créées entre 2015 et 2019 représentant chaque lettre de l’alphabet et comprenant chacune six peintures de petit format. Toutes les Petites peintures ont été peintes dans une grille et donnent l’impression de sujets pixelisés numériquement avec une faible résolution d’image.
Entre 2000 et 2019, il crée la série Billige Bilder (Tableaux bon marché) dont cent soixante-deux exemplaires sont exposés dans une salle du parcours au MASI : toiles nées de la récupération systématique des chiffons avec lesquels il nettoyait ses pinceaux. Un geste qui se veut à la fois subversif et consciemment anti-gaspillage.
Plus cohérent est l’ensemble de tableaux de paysage réalisés à la peinture à l’huile que l’artiste a créé deux années durant entre 2024 et 2025 : plus d’une centaine de représentations de différentes régions de Suisse, que les curateurs de l’exposition aiment à nommer des «carnets visuels». Peints en plein air en prenant pour modèle les peintres impressionnistes qui créaient sur le motif, les tableaux sont réalisés le temps d’une journée, et sans retouches en atelier. Il est frappant de ne remarquer aucune présence ou trace d’activité humaine dans ces petites peintures naturalistes. Ce faisant, Schnyder a représenté une nature intouchée et intemporelle.
Un «art sans tapage qui continue de nous montrer à quel point l’ordinaire est extraordinaire», selon les mots de Tobia Bezzola, curateur de l’exposition et directeur du MASI.
Nota bene : Jean-Frédéric Schnyder. La pittura 2024/25, MASI Lugano, Suisse – Jusqu’au 9 août 2026









