Rodin par Rilke – La gouge et la plume

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Rodin par Rilke – La gouge et la plume À la Fondation Pierre Gianadda de Martigny, Rodin est revu au prisme de l'admiration de Rilke. Clément Bénech On dit qu'il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre. Il n'en va pas de même pour son secrétaire. Certains secrétaires sont d'ailleurs amenés à devenir eux-mêmes de grands hommes. Ainsi du poète autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926), l'immortel auteur des Lettres à un jeune poète, qui fut le secrétaire d'Auguste Rodin (1840-1917), après en avoir été le fervent admirateur. C'est cette relation entre un sculpteur dans la force de l'âge et un jeune auteur promis à la gloire que met en scène une nouvelle exposition, «Rodin selon Rilke», organisée par le musée Rodin de Paris à la Fondation Pierre Gianadda de Martigny. La Fondation reçoit le sculpteur parisien pour la quatrième fois. Un écrivain qui écrit sur un autre écrivain, c'est une gageure : des mots sur des mots, cela vous a toujours l'air d'une glose sur une autre. Mais se donner un sculpteur pour sujet, voilà une bénédiction pour un jeune écrivain. De la matière ; du tangible, enfin. C'est avant de devenir son secrétaire que Rilke consacra à Rodin cet exercice d'admiration. À vingt-sept ans et depuis son Autriche natale, le jeune René Maria a écrit une lettre enflammée au grand maître, avant de le rejoindre à Paris puis dans son atelier de Meudon. Rodin, qui n'était pas un homme de mots mais que l'admiration flattait,...

Rodin par Rilke – La gouge et la plume

À la Fondation Pierre Gianadda de Martigny, Rodin est revu au prisme de l’admiration de Rilke.

Clément Bénech

On dit qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre. Il n’en va pas de même pour son secrétaire. Certains secrétaires sont d’ailleurs amenés à devenir eux-mêmes de grands hommes. Ainsi du poète autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926), l’immortel auteur des Lettres à un jeune poète, qui fut le secrétaire d’Auguste Rodin (1840-1917), après en avoir été le fervent admirateur. C’est cette relation entre un sculpteur dans la force de l’âge et un jeune auteur promis à la gloire que met en scène une nouvelle exposition, «Rodin selon Rilke», organisée par le musée Rodin de Paris à la Fondation Pierre Gianadda de Martigny. La Fondation reçoit le sculpteur parisien pour la quatrième fois.

Un écrivain qui écrit sur un autre écrivain, c’est une gageure : des mots sur des mots, cela vous a toujours l’air d’une glose sur une autre. Mais se donner un sculpteur pour sujet, voilà une bénédiction pour un jeune écrivain. De la matière ; du tangible, enfin.

C’est avant de devenir son secrétaire que Rilke consacra à Rodin cet exercice d’admiration. À vingt-sept ans et depuis son Autriche natale, le jeune René Maria a écrit une lettre enflammée au grand maître, avant de le rejoindre à Paris puis dans son atelier de Meudon. Rodin, qui n’était pas un homme de mots mais que l’admiration flattait, avait piqué son jeune thuriféraire : «Pourquoi m’avez-vous envoyé ce poème ridicule ?» C’est pourtant le début d’une relation amicale qui durera plusieurs années. Elle commence vraiment avec une monographie – Sur Rodin – écrite par l’Autrichien sur la commande d’un éditeur, publiée en 1903, et que Rodin lui-même ne peut lire que deux ans plus tard lors de sa traduction en français. Elle est élogieuse et profonde, exaltée et pleine de grands mots comme peut l’être un texte écrit par un gamin ébloui de vingt-sept ans.

On sait que l’œil d’un écrivain peut être le tamis d’une œuvre ; qu’elle se révèle en y passant. On sait que le langage, loin de nous barrer l’accès à la réalité, nous permet d’en apprécier toute la saveur et la richesse. De même avec Rilke critique de Rodin. Prenons cette Méditation sans bras (1896). L’œil humain a tendance à y percevoir quelque chose qui manque, de même qu’un angle de 87° sera perçu par lui comme un angle droit manqué. Rilke nous donne à revoir ce que nous croyons voir.

Quand Rilke rencontre Rodin, ce dernier est au faîte de sa gloire. Sa notoriété n’a cessé de croître depuis 1877, où il a fait scandale avec L’Âge d’airain – statue si vivante qu’on l’accuse de l’avoir moulée sur un cadavre, beau paradoxe. Il s’opère une bascule au début des années mille huit cent quatre-vingt-dix : en 1891, la Société des gens de lettres commande un monument en l’honneur de Balzac ; l’année suivante, Rodin est promu officier de la Légion d’honneur. En 1893, il s’installe avec Rose Beuret à la maison des Chiens-Loups, à Meudon, laquelle deviendra la villa des Brillants. Ce refuge en banlieue parisienne va peu à peu recevoir des visites de toutes parts : Anglais, Irlandais, Américains, Allemands… Amené par le poète Émile Verhaeren, c’est le jeune Stefan Zweig en plein «grand tour» qui débarque un matin à Meudon.

La plume de Rilke analyse, réfléchit, ouvre des perspectives, mais ne tente pas de mimer par les mots l’ampleur et la masse de l’œuvre du sculpteur. «Jamais, chez Rodin, un sujet n’est attaché à un objet d’art comme un animal à un arbre».

C’est après la lecture par Rodin de la traduction du livre, en 1905, que le sculpteur invite à nouveau Rilke à venir le voir ; celui-ci le prend au mot et devient son secrétaire pendant un peu plus d’un an. Mais l’affaire tourne court, pour une jalousie d’amitié : Rodin n’aurait pas apprécié l’admiration de Rilke pour l’écrivain George Bernard Shaw, éphémère modèle du sculpteur, et futur Prix Nobel de littérature. Leur correspondance reprend en 1907, et l’année suivante Rilke s’installe avec Clara à l’hôtel Biron, près des Invalides à Paris. C’est lui qui fera découvrir à Rodin cet endroit amené à devenir le musée qui porte aujourd’hui son nom. Hélas, avant même la mort de Rodin en 1917, la folie de la guerre séparera ces deux âmes, cette gouge et cette plume qui s’accordaient si bien.

Nota bene : Exposition Rodin selon Rilke, Fondation Pierre Gianadda, Martigny, Suisse du 26 juin au 20 novembre 2026

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