Salon du Meuble Milan – Le langage de la matière
Cette année, la scène mondiale du meuble contemporain a mis en exergue une évidence : le design commence là où la matière devient sens.
Viviane Scaramiglia
Esquissant les lignes de force à venir, la 64e édition du Salon du Meuble de Milan (19-26 avril) confirme une tendance majeure : redéfinie comme le véritable fondement du design, la physicalité des matériaux devient un capital culturel, vivant et puissamment sensoriel. La création explore la valeur impalpable des objets, non seulement pour ce qu’ils sont, mais aussi pour ce qu’ils évoquent. Émotion, mémoire, toucher, émerveillement. À une époque dominée par la performance et la rapidité, le design revient à sa dimension la plus humaine et poétique. Il ne construit plus des images à contempler, mais suggère des manières sensibles de l’expérimenter.
Cette dynamique orchestre une symphonie où l’artisanat séculaire dialogue avec la production industrielle pour s’imposer comme une caution d’excellence et de durabilité. Dans ce retour à la matière, le processus de fabrication devient même une part intégrante de l’esthétique formelle. Ainsi de la table et des assises en bois Abaco de Ronan Bourroulec pour B&B Italia, dont la construction se lit à l’œil nu, ou de Layup, chaise lounge de Nathan Martell pour Established & Sons, dont l’assemblage complexe de pièces de placage moulées fait de l’assise une singulière sculpture. Fortement ancrées dans le geste artisanal, les méthodes de tissage elles-mêmes sont magnifiées, tels les entrelacs de fils en polycarbonate qui constituent la colonne lumineuse Dilly de Jacopo Foggini pour Edra.
L’intelligence du geste manuel
Avec Hermès, l’une des premières maisons de luxe à avoir investi le secteur du mobilier design, la matière parle. L’objet raconte. À La Pelota, au centre de la ville, la scénographie s’est voulue immaculée. Supports aux créations, de simples socles blancs, un alignement de volumes rythmant un jeu de répétition, tel le geste de l’artisan inlassablement recommencé. Signée Edward Barber & Jay Osgerby, une table en marqueterie de marbre de Carrare et Verde Alpi ovale comme un champ de course.
Au stand B&B Italia qui retrouvait le salon après vingt-cinq ans d’absence, la célébration de ses soixante ans de règne a révélé d’emblée la volonté de l’iconique éditeur de renouer avec son esprit de recherche et de subversion. Une vision marquée par de nouvelles créations signées Jasper Morrison, Vincent Van Duysen ou encore Michael Anastassiades, sans oublier une réédition de Nena, fauteuil pliable à la modernité radicale imaginé en 1984 par Richard Sapper. Cassina, qui nous offre notamment la découverte d’Ardys, sofa modulaire de Patricia Urquiola, d’une légèreté et d’un moelleux remarquable, fait aussi renaître avec Karakter, la Peacock Chair de Verner Panton, icône du design scandinave de 1959.
Le verre, fascinante expression
Le verre s’impose comme l’un des langages les plus fascinants. Loin d’être un matériau statique, il apparaît comme une entité vivante qui conserve la mémoire du feu qui l’a façonné. Pour son 70e anniversaire, le label Gallotti & Radice a célébré «Tales in Glas». Sept décennies d’audace et d’intelligence transparente dont l’esprit d’expérimentation, resté intact, anime les nouveautés de créatrices internationales de Valentina Cameranesi Sgroi, Fumie Shibata à Rania Hamed. Avec ses fines lampes Corolle qui convoquent la mémoire du New Look, Noé Duchaufour-Lawrance poursuit son dialogue créatif avec la Maison Dior.
Traversée incandescente
Avec la matière comme manifeste, on s’est bousculé dans la célèbre galerie de Rossanna Orlandi pour découvrir la série de portes inattendues, puissants symboles de transition et de nouvelles échappées interprétés par dix-neuf designers internationaux. D’Alcova, incontournable plateforme d’expérimentations et d’avant-garde, à la galerie Philia où les éclats acier et d’alu se sont faits langage, du lancement très commenté du salon Raritas dédié aux pièces uniques de collection en passant par le jardin d’Eden de Molteni, on s’est promené dans un dédale d’événements et d’installations immersives exceptionnelles.
L’édition 2026 a célébré un design plus conscient, plus attentif à ce qu’il fabrique. Le langage de la matière redevient le sujet, et non seulement un faire-valoir. La durabilité, qui avait déjà investi les modes de production industrielle, va aujourd’hui de pair avec la beauté pérenne.









