Turin et son Palais

BENOIT-DAUVERGNE
Turin et son Palais Chronique de Benoît Dauvergne La plus septentrionale des capitales italiennes, Turin, produit en moi une impression légère de complétude. Il y a là quelque chose – dans le meilleur sens du mot – d'un résumé, ou – toujours dans le bon sens du terme – d'un microcosme. Impression heureuse ! Le musée égyptien place au cœur de la ville, comme un véritable cœur battant, la civilisation trois fois millénaire qui semble la Fascination même et dont l'art naquit parfait (quel autre mot employer ?), comme s'il avait bénéficié de siècles et de siècles de façonnage. Plus loin, de larges galeries pleines de chalands vous feront songer un instant à Bologne, tandis que l'église Grand Madre di Dio, tranquillement élevée au bord du Po, vous déroutera un instant : c'est une citation presque littérale du Panthéon de Rome, dressée sur un fond vert (songez-vous alors aussi au Tempio Canonavio de Possagno ?). La Piazza San Carlo, et ses deux églises jumelles que sépare un axe majestueux, rappelle la Piazza del Popolo de la même Ville éternelle, mais à laquelle vous auriez ajouté l'intimité de la Place Stanislas de Nancy. À ce tableau, on peut encore ajouter : une apparente concentration maximale de cafés où refaire le monde ou ne rien faire, façon Gambrinus, Florian ou Pedrocchi ; la Mole Antonelliana, qui dialogue si souvent avec les sommets enneigés sur les images «classiques» de Turin, et qui tient à la fois du Mausolée d'Halicarnasse et du Chrysler Building...

Turin et son Palais

Chronique de Benoît Dauvergne

La plus septentrionale des capitales italiennes, Turin, produit en moi une impression légère de complétude. Il y a là quelque chose – dans le meilleur sens du mot – d’un résumé, ou – toujours dans le bon sens du terme – d’un microcosme. Impression heureuse ! Le musée égyptien place au cœur de la ville, comme un véritable cœur battant, la civilisation trois fois millénaire qui semble la Fascination même et dont l’art naquit parfait (quel autre mot employer ?), comme s’il avait bénéficié de siècles et de siècles de façonnage. Plus loin, de larges galeries pleines de chalands vous feront songer un instant à Bologne, tandis que l’église Grand Madre di Dio, tranquillement élevée au bord du Po, vous déroutera un instant : c’est une citation presque littérale du Panthéon de Rome, dressée sur un fond vert (songez-vous alors aussi au Tempio Canonavio de Possagno ?). La Piazza San Carlo, et ses deux églises jumelles que sépare un axe majestueux, rappelle la Piazza del Popolo de la même Ville éternelle, mais à laquelle vous auriez ajouté l’intimité de la Place Stanislas de Nancy. À ce tableau, on peut encore ajouter : une apparente concentration maximale de cafés où refaire le monde ou ne rien faire, façon Gambrinus, Florian ou Pedrocchi ; la Mole Antonelliana, qui dialogue si souvent avec les sommets enneigés sur les images «classiques» de Turin, et qui tient à la fois du Mausolée d’Halicarnasse et du Chrysler Building ; la Porta Palatina, rouge, ponctuée de baies bleues quand il fait beau, et qui ressemble moins à une porte romaine – qu’elle est – qu’à un modèle géant qu’aurait échafaudé Giorgio De Chirico ; ou encore : le beau style Années trente de la Torre Littoria, le beau gothique de l’église San Domenico, le beau roman du clocher de la Vierge de la Consolation ; un musée dédié aux fruits, un autre aux arts d’Orient ; ou encore cette piste d’essai sise sur le toit de l’ancienne usine Fiat, où l’on se promène à présent entre des plantes et quelques œuvres d’art pensées pour le lieu, d’où l’on croit voir des collines toscanes, et qui enserre un petit bâtiment de Renzo Piano – on dirait un aéronef prêt à repartir – dans lequel on admire notamment six sublimes toiles de Matisse (c’est la Pinacothèque Agnelli).

Ainsi, Turin toute entière me paraît être à l’image d’un de ses monuments les plus visités, son palais royal, où la variété le dispute à la qualité, et même à la rareté. Il y a là plusieurs musées en un. Les «salles historiques» sont ce qu’elles sont partout, à Capodimonte ou au musée Correr, appréciées, arpentées, désertées, hantées. Le bal est fini ! On avance, on se console dans les salles plus sobres formant la Galerie Sabauda où l’on goûte – plaisir somme toute assez peu courant – deux tableaux de Savoldo, et parmi ses meilleurs. Non loin, une Dormition d’Andreas Ritzos mettra la cerise sur le gâteau ici présent des Véronèse, Giuseppe Ribera, Guido Reni, Filippino Lippi… Il y a un musée d’antiques au rez-de-chaussée, où brillent particulièrement des urnes étrusques et des stèles puniques, et – à l’autre bout du palais – une bibliothèque abritant certains des plus beaux dessins de Léonard de Vinci. Au cœur du palais, vous trouverez ce qui est peut-être son plus beau contenu, ou son plus beau contenant, soit la chapelle qu’imagina Guarino Guarini, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, pour servir d’écrin au Saint Suaire arrivé à Turin à la fin du XVIe siècle. C’est la fameuse qui brûla en 1997, et dont on admire aujourd’hui la splendeur retrouvée, noir, blanc et or, qui place sans conteste son inventeur aux côtés de Bernin et de Borromini. Cette coupole qui s’élève en cône, aérienne, presque arachnéenne, est kaléidoscopique, elle couvre de ses arêtes de monstre marin l’édicule grillagé où reposait jadis, plié, le tissu le plus iconique qui soit. Il repose à présent plus bas, déployé mais toujours dérobé aux regards, dans le Duomo de la ville sur lequel la chapelle s’ouvre par une immense, et réjouissante parce qu’immense ! fenêtre.

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