Propos recueillis par Pepita Dupont
Vera Michalski, à la tête du groupe éditorial Libella, présidente fondatrice du Festival du dessin d’Arles, avec son directeur artistique Frédéric Pajak (tous deux créateurs des Cahiers dessinés en 2002), ont choisi cette année comme président d’honneur le légendaire marseillais Éric Cantona, ex-champion de Manchester United. Cet ancien footballeur, devenu acteur, peintre, collectionneur d’art, s’adonne au dessin depuis toujours. Sous le titre «Mon carnet», quatre-vingt-dix de ses croquis ont été publiés en 2017 aux éditions Flammarion. Cantona a toute sa légitimité pour honorer cette quatrième édition intitulée «Viva l’Italia!», où Frédéric Pajak, qui en est le directeur artistique, nous fait partager son amour inconditionnel pour l’Italie et pour «il disegno».
Après avoir rendu hommage à Sempé, puis à Tomi Ungerer et Folon, vous placez cette quatrième édition du Festival du dessin sous le signe de «Viva l’Italia!». Pourquoi ce choix?
Tout simplement parce que j’aime l’Italie. Et aussi parce que j’estime que beaucoup de dessinateurs italiens sont trop mal connus et qu’ils méritent d’être vus par un plus large public. Tout le monde connaît plus ou moins les chefs-d’œuvre de la Renaissance, mais très peu les générations d’artistes d’aujourd’hui. Nous ne sommes pas un festival élitiste: notre but est de porter un regard renouvelé sur ce grand pays artistique qu’est l’Italie.
Vous avez vous-même vécu en Italie?
Oui, pendant quatre ans, lorsque je travaillais à mon livre sur Cesare Pavese. Je voulais mettre mes pas dans tous les lieux où cet écrivain était passé et, comme vous le savez, il est mort à Turin. J’étais fasciné par la ville de Turin et j’ai habité non loin de là.
Vous êtes arrivé à décrocher des prêts exceptionnels?
Oui, et cela n’a pas été facile, car l’Italie est un pays très protectionniste, qui ne laisse pas volontiers sortir des œuvres de son territoire. Nous avons eu de la chance avec la collection Ramo, basée à Milan, qui rassemble les chefs-d’œuvre italiens du dessin des XXe et XXIe siècles. C’est Pino Rabolini, le fondateur de la joaillerie Pomellato, aujourd’hui disparu, qui l’a initiée. Elle compte environ huit cents dessins. Sa directrice, Irina Zucca Alessandrelli, nous en a prêté une soixantaine, qui retracent toute l’histoire de l’art italien: cela va du futurisme au spatialisme jusqu’à l’Arte Povera. C’est la toute première fois que l’on pourra voir ces dessins en France. On pourra admirer Alberto Savinio, qui a trop souvent été dans l’ombre de son frère Giorgio de Chirico, mais ce dernier sera aussi présent, ainsi que Lucio Fontana, Giorgio Morandi, Mario Merz, Marino Marini, Alberto Burri et tant d’autres. J’ai voulu présenter cette collection Ramo dans la chapelle des Jésuites du Museon Arlaten, construite en 1654, car je la trouve juste extraordinaire, avec sa hauteur de plafond vertigineuse et son maître-autel impressionnant. Elle est dédiée à saint Joseph.
Nous avons aussi obtenu un autre prêt exceptionnel: la série des «Prisons imaginaires» de Piranèse, exécutée vers 1750. Elle provient de la Fondation William Cuendet, en partenariat avec le musée Jenisch de Vevey. Lorsque Piranèse arrive à Rome, il découvre ses trésors antiques et se met à inventer des monuments fabuleux.
Pour l’affiche de ce festival, vous avez choisi un très beau portrait de femme?
C’est un dessin d’Umberto Boccioni de 1910, «Controluce», qui fait aussi partie de la collection Ramo. Pour moi, c’est un immense artiste, peintre, sculpteur, créateur du mouvement futuriste avec Marinetti. Hélas, il est mort à trente-trois ans. Enrôlé en 1916 dans l’armée de terre italienne, il est piétiné par son cheval lors d’un exercice d’entraînement de cavalerie.
Vous nous faites découvrir aussi les dessins de cinéastes et d’écrivains italiens?
Oui, comme Dino Buzzati qui, malgré son livre le plus connu, «Le Désert des Tartares», a dessiné et peint toute sa vie. Il s’est toujours considéré plus peintre qu’écrivain. Il est aussi l’auteur d’une bande dessinée, «La fameuse invasion de la Sicile par les ours». La famille de Pier Paolo Pasolini nous a prêté un autoportrait au crayon ocre et rouge, ainsi que des figures masculines. Quant à Fellini, il ne faut pas oublier qu’avant d’être cinéaste il a collaboré comme caricaturiste pour la «Domenica del Corriere» et pour le journal satirique «Marc’Aurelio», nous montrons une vingtaine de ses dessins prêtés par sa nièce. Fellini en a d’ailleurs fait des milliers.
Autre collection fabuleuse présente à Arles, celle du cinéaste et producteur Marin Karmitz?
Oui, grâce à Antoine de Galbert, nous avons obtenu plus d’une centaine de dessins: deux études de Francisco de Goya, et aussi des œuvres de Théodore Géricault, Victor Hugo, Alberto Giacometti, Otto Dix, Ferdinand Hodler, André Masson, Annette Messager, Andy Warhol, Lucian Freud, dont deux lithographies très belles que je ne connaissais pas du tout. Et il y en a bien d’autres encore. La collection Karmitz sera présentée dans l’église Sainte-Anne où, l’année dernière, se trouvait celle d’Antoine de Galbert. C’est d’ailleurs lui qui en est le commissaire. Marin Karmitz a voulu faire son accrochage comme un film: il nous raconte une histoire, c’est un véritable montage cinématographique. Tous les deux, Marin comme Antoine, ont d’ailleurs beaucoup d’artistes en commun dans leurs collections, tels que Louis Soutter, Stéphane Mandelbaum, etc.
Vous avez visité énormément d’ateliers, et aussi de collectionneurs, pour faire votre choix?
Oui, bien sûr, mais heureusement je suis très bien entouré. Je travaille avec pas moins de deux cents personnes pour ce festival, dont quatorze commissaires exigeants et inspirés en qui j’ai toute confiance. Hélas, je ne peux les citer tous. Mais le fait d’avoir exposé la collection d’Antoine de Galbert en 2025, et maintenant celle de Marin Karmitz, me vaut de recevoir de nombreux appels de collectionneurs désireux d’exposer aussi un jour la leur à Arles.
Et en dehors de ces collections prestigieuses?
Il y aura pas moins de quarante-deux expositions dans toute la ville, soit mille six cents dessins dispersés un peu partout. Pour un visiteur, il faut compter au moins deux jours pour avoir un aperçu du festival. Je suis aussi très heureux de présenter et de faire découvrir les dessins fantastiques de Sam Ringer, le père de Catherine Ringer, qui a formé avec Fred Chichin le groupe Les Rita Mitsouko. Ce peintre juif, né en Pologne en 1918, a traversé toutes les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Étudiant aux Beaux-Arts de Cracovie, il avait obtenu un prix de dessin en 1939. Arrêté, il a fait partie des prisonniers qui ont construit le camp d’Auschwitz et a été déporté dans neuf camps de concentration successifs. Après la guerre, il n’a eu qu’un désir: aller à Paris. Au musée Réattu, on pourra aussi découvrir les gouaches préparatoires, très «pop», des «Constructeurs» de Fernand Léger. C’est Aymar du Châtenet qui en est le commissaire. Il est aussi l’auteur d’un livre de référence sur Nadia Léger, épouse de l’artiste. Côté italien, il y a Chiara Gaggiotti: ses vues de Rome sont magnifiques, son univers pictural est à la fois très concret et mystérieux. Elle dessine sans relâche son intérieur parisien, déplaçant son chevalet d’une pièce à l’autre selon son envie. Il y a aussi Philippe Katerine, acteur, chanteur-compositeur, un peu déjanté, touche-à-tout, qui s’inscrit dans la mouvance de ce qu’il appelle le «mignonisme». Je suis aussi très heureux d’avoir obtenu le prêt des «Danses macabres» de Théophile Alexandre Steinlen, qui n’ont jamais été montrées. Il est beaucoup plus connu du grand public pour ses chats, qui d’ailleurs sont tellement beaux.
Quelle est votre plus belle découverte parmi tous ces artistes?
Les arbres du poète et écrivain dadaïste Georges Ribemont-Dessaignes, injustement oublié. Cela n’a pas été facile de mettre la main sur ces gravures exécutées à la plume très serrée et qui n’ont quasiment jamais été exposées. Un recueil de poèmes de Jacques Prévert, «Arbres», paru chez Gallimard en 1967, illustre le travail collaboratif entre lui et son ami. Prévert voyait le dessinateur comme un chasseur de bonheur qui tire le portrait à ces modèles exemplaires et désintéressés que sont les arbres. Pour ma part, je l’ai parfaitement ressenti et je suis très heureux de le mettre à l’honneur comme il le mérite. J’ai aussi eu un véritable coup de cœur pour les aquarelles du peintre marseillais Gérard Traquandi. Il dessine sur le vif des arbres, des buissons. Je lui ai rendu visite dans son immense atelier, où sont accrochés ces minuscules dessins à la délicatesse infinie.
Le festival fait aussi la part belle aux enfants?
C’est bien normal, car chaque enfant qui vient au monde sait dessiner: c’est notre premier langage, bien avant la parole. Et puis, tout à coup, on arrête, sans savoir trop pourquoi. Pour moi, les dessins d’enfants sont toujours étonnants; il n’y a pas de mauvais dessins d’enfants. J’adore faire des visites commentées avec eux. Nous allons présenter à l’Espace Van Gogh les œuvres de près de deux cents écoliers des classes primaires d’Arles, mais aussi des hameaux environnants. Les enfants seront encadrés par leurs enseignants et aussi par des dessinateurs. Nous avons également invité des élèves de trois écoles d’art: l’École des arts décoratifs de Paris, l’Accademia di Belle Arti di Firenze (Florence) et l’Athens School of Fine Arts (Athènes), à découvrir dans la chapelle du Méjan. Ils sont jeunes, talentueux, passionnés; ils sont aussi l’avenir du dessin sur papier et sur tout autre support.
Vous le voyez aussi comme une thérapie?
Oui, et c’est bien dommage que, souvent, à l’âge de l’adolescence, les jeunes arrêtent de dessiner. Je pense qu’il y a un vrai problème avec le ministère de l’Éducation, qui porte très mal son nom. On ne donne pas assez de place au dessin. La préférence va aux maths, au sport, etc. Et pourtant, dessiner permet de vider son sac, de se libérer de tas de choses, de ses angoisses, et aussi d’exprimer ce que l’on n’arrive pas à dire avec des mots. C’est un véritable exutoire. On le voit bien lorsque des enfants ont été maltraités, traumatisés, abusés: c’est par un dessin qu’ils arrivent à exprimer leur souffrance, leur état d’âme. C’est bouleversant.
C’était un pari audacieux, avec Vera Michalski, de faire venir les Arlésiens pour voir des dessins, eux qui sont habitués aux Rencontres de la photographie?
Oui, pari réussi. Depuis la première édition, en trois ans, nous avons triplé le nombre de visiteurs: nous sommes passés de cinquante à cent cinquante mille. Le programme de cette année est très varié, il y a beaucoup de jeunes artistes aussi. J’organise et je fais beaucoup de visites guidées. Je vois l’état d’esprit des gens: beaucoup ne connaissent pas le dessin, ils viennent pour apprendre, découvrir, ils se fichent un peu des grands noms. Une chose est certaine: le dessin n’est plus le parent pauvre de la peinture. Je me souviens que lorsque nous avons créé Les Cahiers dessinés avec Vera Michalski, il y a plus de vingt ans déjà, les libraires hésitaient à les prendre, ne sachant pas trop dans quelle catégorie les mettre. Ce n’était pas de la littérature, ni de la bande dessinée, ni de l’art. Heureusement, aujourd’hui, la question ne se pose plus. Mais le chemin a été long.
Vous vous souvenez de votre première arrivée à Arles?
J’étais venu voir Vera Michalski, c’était il y a quarante ans. J’avais aimé cette ville et ensuite j’y suis retourné en hiver pour faire mon livre sur Van Gogh. J’ai pris une chambre d’hôtel et je suis resté un mois et demi. La ville était déserte, ce qui n’était pas pour me déplaire. J’ai accompagné des amis dans une agence immobilière, car ils souhaitaient acheter quelque chose, et puis j’ai vu qu’il y avait des choses intéressantes et, en moins de deux jours, j’avais trouvé une maison. Je suis très heureux d’habiter Arles depuis sept ans, car je ne voulais pas y vivre comme un touriste: je voulais participer à la vie de la ville, et le festival me donne cette chance. J’avoue que Paris ne me manque pas, j’y vais de plus en plus rarement.
Vous pensez déjà à l’édition 2027?
Oui, j’y travaille déjà. J’ai décidé, avec toute mon équipe, de célébrer Saul Steinberg, la star du New Yorker, que j’admire par-dessus tout. Aussi pour son humour et pour la manière dont il faisait toujours appel à la complicité de son lecteur. On aurait aimé le faire cette année, mais c’était très compliqué d’obtenir des prêts. Mais bientôt, nous allons avoir un partenariat avec le Centre Pompidou, qui possède pas moins de trente-cinq mille œuvres sur papier, dont de nombreux dessins fabuleux de Steinberg. Pour lui, dessiner, c’était une manière de raisonner sur le papier; il se qualifiait «d’écrivain qui dessine». Il a influencé Siné, Bosc, Sempé, Copi, Folon et tant d’autres.
Qu’est-ce que vous recherchez avant tout dans un dessin?
La sensibilité. Ce que j’aime, c’est qu’il n’y a rien d’intellectuel: on est en ligne directe avec son inconscient, c’est un acte très intime. Le dessin, c’est un silence noir sur un bruit blanc: la feuille de papier.
Vous dessinez chaque jour?
Non, juste deux mois par an, à raison de huit dessins par jour. Et toujours à la plume et à l’encre noire. Cela grince et peut parfois agacer ceux qui m’entourent. (Il rit.)
Jamais de couleur?
Non. Pour moi, plus un dessin est noir et plus il nous permet de chercher et de trouver la lumière. Je pense exactement comme Edgar Degas, qui, à la fin de sa vie, disait: «Si j’avais mieux vu les choses, j’aurais peint en noir et blanc.»
Quels sont vos projets en dehors du prochain festival?
Je viens de terminer une longue introduction pour présenter l’œuvre de mon père, Jacques Pajak, qui était peintre, tout comme mon grandpère. J’ai décidé, avec ma sœur, de publier ses écrits. Cela s’appellera «Journal d’un peintre» et paraîtra aux éditions Noir sur Blanc. Mon père, d’origine polonaise, était né à Strasbourg en 1930. Il a tout juste dix ans lorsque l’Alsace est annexée à l’Allemagne nazie. Dès l’âge de dix-huit ans, il commence à tenir son journal. Il raconte très bien son arrivée à Paris, sa soif de liberté, car jusqu’à la Libération mon père a subi la culture des nazis, comme l’interdiction de parler l’alsacien. À Paris, il va rencontrer Jean Paulhan, Jean Cocteau, et il va exposer à la galerie Suzanne de Coninck, rue de Beaune. Le grand critique d’art Michel Seuphor le cite dans son Histoire de l’art abstrait.
Mon père a beaucoup produit, il a vendu probablement dix mille œuvres, ce qui était énorme pour un si jeune artiste. J’ai été en contact avec un collectionneur qui en possède deux mille et qui les garde précieusement. Mon père est mort dans un accident de voiture en 1965, il avait trente-cinq ans et moi neuf ans. La cassure complète: il y a un avant et un après. Dessiner m’a sans doute sauvé et je me rends compte que plus le temps passe, plus mon sentiment filial augmente.
À la sortie du «Journal» de notre père, ma sœur et moi allons trouver un lieu à Paris pour montrer son travail, peut-être aussi à Arles?









