L’art à l’air libre

AM26 Delphine Renault_Monument 2 (c) P. Simon-Vermot et E. Pellissier

Résumé de l'article

Art Môtiers fête sa 9ᵉ édition du 20 juin au 20 septembre 2026 dans le val de Travers, avec une trentaine d’artistes suisses contemporains créant des œuvres inédites sur les sentiers du village et de la forêt. Parrainée par Pipilotti Rist et Olaf Breuning, cette balade artistique aborde l’histoire locale (absinthe clandestine), l’écologie et le dépérissement forestier. Sandrine Pelletier, Julie Semoroz, Zimoun, Noémie Doge et d’autres investissent ruisseau, poubelles, temple et forêt. Deux parcours, dont un accessible, complètent cette édition conviviale et bénévole.

Article complet

Depuis plus de quarante ans, Art Môtiers nous invite à renouveler une balade champêtre d’art et de nature ponctuée d’œuvres inédites. Nouvelle édition en 2026 avec, pour la belle saison, quelque trente artistes représentant la scène de l’art contemporain suisse.

« Môtiers est très inspirante par sa convivialité, l’énergie collective qui crée l’évènement et le paysage », s’enthousiasme Delphine Renault, artiste basée à Paris ayant fait ses études à Genève. Elle fait partie de la trentaine d’artistes et collectifs, principalement suisses, ayant été invités à créer une œuvre inédite pour ce parcours unique à découvrir sur les sentiers du village de Môtiers ou de la forêt alentour, dès le 20 juin prochain. Nous voilà à la neuvième édition de cet événement jurassien qu’aucun amateur ou amatrice d’art ne pourra rater cet été encore. C’est un rendez-vous incontournable pour tout ce qu’il représente de familier depuis 1985, et pour le lot de surprises qu’il nous réserve. Jusqu’au 20 septembre, cette exposition à ciel ouvert est marrainée et parrainée par deux figures de proue de l’art contemporain suisse, respectivement Pipilotti Rist et Olaf Breuning.

Comme Delphine Renault, Emmanuel Mbessé relève « la sympathie et l’humour des hôtes » et combien « le village de Môtiers quelque peu retiré dans cette petite vallée est si ouvert et épris de culture ». Des mots qui en disent long sur l’esprit de la manifestation connue pour son sens de l’accueil, de l’ouverture et de la liberté. En effet, aux côtés du comité d’organisation, il faut se représenter que c’est un village tout entier qui se met au service du projet artistique de manière bénévole. Ainsi, Delphine Renault a délibérément choisi de travailler avec un artisan du coin : « Faire pour et par Môtiers. » Très inspirée par l’architecture de la vallée « en forme de maison générique avec un pignon en triangle, d’apparence simple et universelle », elle a aussi été touchée par l’histoire de la pénalisation de l’absinthe. Son installation veut rappeler les endroits qui ont fabriqué cet alcool dans la plus grande clandestinité. Hommage ou monument à cette histoire locale, cette intervention répond à la demande d’Art Môtiers de réfléchir aux lieux et de s’en inspirer tant aux niveaux paysager, historique que culturel. Faite de bois et de matières réfléchissantes telles que le verre ou le miroir, Chimère de Sandrine Pelletier évoque le nom qui a parfois été donné à cet alcool illicite, mais rappelle également ce monstre imaginaire à tête de lion et à queue de dragon ou, dans le contexte littéraire, cette idée irrationnelle produite par l’imagination, un fantasme irréalisable. La Lausannoise joue ainsi sur les reflets du paysage dans un ensemble de verres opacifiés, décapés et dégradés, où les vaillants marcheurs ou marcheuses y reconnaissent leur propre reflet, partiellement désagrégé dans le paysage environnant. Cet été, cette chimère sera progressivement marquée par l’humidité et l’air, délavant et désincarnant petit à petit les surfaces de verre.

Avec la rigueur qui caractérise son travail pourtant souvent ludique, le Lausannois Mbessé a souhaité s’inscrire « dans cette bonhomie » accueillante d’Art Môtiers en installant dans le lit du ruisseau un ensemble de bouées de marquage industrielles, disposées comme un mobile, tour à tour animées par le courant – invitant les éventuels baigneurs et baigneuses à interagir avec elles – ou stagnant en période de sécheresse. Les couleurs vives du plastique s’opposent au site naturel et pose la question de leur coexistence. Connu quant à lui pour sa capacité à faire de l’extraordinaire à partir de l’ordinaire, le Bernois Zimoun a décidé de travailler avec les poubelles vertes systématiquement entreposées devant les maisons du village, pour tenter de modifier durablement le regard que l’on porte sur elles. Ainsi, certaines d’entre elles sont modifiées mécaniquement de sorte qu’elles bougent et oscillent individuellement, créant parfois du son, entrant en légère collision les unes contre les autres. Un travail volontairement recyclé en matière d’emploi des matériaux. Comment pourrait-il en être autrement dans ce cadre bucolique et avec les préoccupations actuelles ? Également sensible aux questions du recyclage, Sandrine Pelletier a invité les habitants et les habitantes de la région à se débarrasser de leurs miroirs ou de leurs vitres à jeter au profit de son installation. Julie Semoroz, originaire de Nyon, est, elle aussi, hautement concernée par notre environnement face au réchauffement climatique. Elle poursuit ici ce projet phare qu’elle nomme The Living Commitee, pour lequel, à chacun de ses déplacements, elle donne une voix aux arbres du site investi, car « il y a une grande proportion de conifères qui sont en train de mourir partout, de façon assourdissante », assène-t-elle. En 2024 et en 2025, le val de Travers a connu une véritable hécatombe : dominé par un stress hydrique conséquent, l’épicéa ne parvient en effet plus à produire de la résine pour se protéger notamment des insectes qui s’en donnent à cœur joie. Trop secs, alors infestés de bostryches, nombre d’entre eux ont dû être abattus. « Quand j’étais en repérage à Môtiers en mars dernier, dit-elle, c’était terrible : on pouvait enlever l’écorce comme une coquille d’œuf, c’est toute une forêt qui est en train de mourir». Artiste sonore, elle est consternée de constater que l’épicéa rouge, bois de résonance recherché depuis le XVIe siècle pour la fabrication d’instruments de musique, est réduit, par la perte actuelle de sa qualité, à du bois de chauffage. Elle réunit alors une trentaine de troncs déjà abattus et crée un dispositif sonore afin de leur donner une voix. Plus largement, son idée consiste à créer des comités d’arbres en plusieurs endroits du monde, de Paris au Japon, en passant par Chengdu en Chine, et à Môtiers en ce moment. Ici, le bois est disposé dans l’ancienne caserne de pompiers, rappelant en filigrane la problématique préoccupante des mégafeux. Julie Semoroz souhaite que l’on dépasse aujourd’hui cette fascination de la communication interespèce admirée en forêt, car « c’est la vie de l’arbre qui est en jeu », précise-t-elle.

Deux nouveaux parcours se complètent pour cette édition : un « petit », ouvert aux personnes à mobilité réduite et aux poussettes et un « grand » encourageant la balade jusque sur les hauteurs du village. De même, de nouveaux espaces sont investis : on trouve par exemple Good Mother de Noémie Doge, dans le temple. En respect avec ce lieu encore actif, l’artiste de La Chaux-de-Fonds étire au plafond deux bannières de cinq mètres carrés illustrées de dessins d’une bouche et d’un œil fermé – subtilement agencés de manière asymétrique –, questionnant par l’image la présence de la femme, et plus particulièrement de la mère dans le christianisme, rehaussée d’extraits de textes tels que « une bonne mère qui sait penser » (préface de Rousseau dans Émile ou De l’éducation, 1762). C’est là la générosité de cette programmation que de convier une artiste du dessin qui ne s’est que peu ou même pas avancée encore sur le domaine de l’art public. Et pourtant, « le temple l’intéressait car il y avait sur les murs des graffitis à la sanguine datant de 1700 », autrement dit, le dessin était déjà présent dans l’histoire du lieu.

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