À BORD DU TRANSSIBÉRIEN

À BORD DU TRANSSIBÉRIEN

Blaise Cendrars et Sonia Delaunay Bande de titre entourant la pochette pour la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913 Aquarelle au pochoir, 23,5 x 35 cm © Pracusa / Miriam Cendrars / Source : Bibliothèque de la Ville, La Chaux-de-Fonds, Cabinet des arts graphiques

Jusqu’aux derniers jours de l’année 2017, à la Fondation Jan Michalski, l’exposition Blaise Cendrars et Sonia Delaunay | La Prose du Transsibérien raconte ce « premier livre simultané » au caractère solaire, devenu iconique

Blaise Cendrars et Sonia Delaunay Bande de titre entourant la pochette pour la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913 Aquarelle au pochoir, 23,5 x 35 cm © Pracusa / Miriam Cendrars / Source : Bibliothèque de la Ville, La Chaux-de-Fonds, Cabinet des arts graphiques

Le 9 novembre 1918, des « À mort Guillaume ! à mort Guillaume ! » se font entendre un peu partout dans Paris, de l’Hôtel-de-Ville aux Champs-Élysées en passant par le 202, boulevard Saint-Germain où, ne sachant pas si la vindicte populaire s’adresse à l’Empereur Guillaume II qui vient d’abdiquer ou à lui, et préférant, dans le doute, se conformer à la volonté de la rue, meurt le poète Guillaume Apollinaire.

C’est en janvier 1913, quelques mois avant la parution d’Alcools, qu’il a emménagé au dernier étage de cet immeuble, dans ce petit appartement qu’il a tapissé de bibelots et de livres. C’est parce qu’ils sont sans le sou que les poètes, croit-on, habitent sous les toits. Faux : c’est pour être au plus près des étoiles. « Guetteur mélancolique », les étoiles, Apollinaire peut les contempler à sa guise : son « grenier », comme il dit, donne sur une petite terrasse en bois, rectangulaire, posée sur le toit comme une altana vénitienne, et tout cela est bien beau, Désérable, mais quid du Transsibérien ? J’y viens. C’est là, justement, sur cette terrasse qui aujourd’hui existe toujours (écrivant ces lignes, je suis allé vérifier), dans les tous premiers jours de l’année 1913, juste après qu’Apollinaire eut posé ses valises et ses livres boulevard Saint-Germain, que se rencontrent Blaise Cendrars et Sonia Delaunay.

Il a vingt-cinq ans. Elle en a vingt-sept.
Elle est peintre. Il est poète.
Il a l’air russe. Elle l’est.
Ils vont devenir très amis. De quoi parlent-ils, ce premier soir sous les étoiles ? Nous n’en savons rien.

Blaise Cendrars et Sonia Delaunay Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (détail), signé « Blaise Cendrars » et « Sonia Delaunay-Terk », Editions des Hommes nouveaux, Paris, 1913 Exemplaire n° 51 sur simili-Japon 200 x 36 cm (ouvert) © Pracusa / Miriam Cendrars / Source : Simon Schmid, Bibliothèque nationale suisse

On peut supposer que Cendrars lui raconte sa naissance à La Chaux-de-Fonds puis les années napolitaines, le départ pour la Russie, Moscou, Saint-Pétersbourg, les nuits blanches, l’été, dans la nuit blanche, celles avec Hélène, son amour enflammé, La Légende de Novgorode, le retour dans Bâle « endormie », les branches de lilas pour Félicie, la traversée de l’Atlantique sur le Birma, Pâques à New York, la foule des pauvres, comment « d’immenses bateaux noirs viennent des horizons, et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons », le choix du pseudo, la braise et les cendres, etc. Il lui dit peut-être aussi qu’il avait douze ans en 1900 lors de l’Exposition universelle à Paris, quand il a vu, pour la première fois, le Transsibérien. Il ne lui dit pas qu’il ne l’a jamais revu depuis, qu’il n’est jamais monté à bord, qu’il ne connaît de Vladivostok que le nom. Et vous (ils en sont encore au vouvoiement), alors ?
Moi, demande Sonia ? Oh, moi… Et elle lui parle de peinture, de son goût des couleurs vives (c’est la première fois qu’il entend le mot « fauvisme »), de son mari, Robert, peintre, lui aussi (vous avez vu ses tours Eiffel ?), de l’atelier de la rue des Grands-Augustins, de ses amis, Braque, Kandinsky, Giacometti, Matisse, les deux Pica…

Les deux Pica, l’interrompt Cendrars ?
Picasso et Picabia, précise Sonia.
Ah, dit Cendrars. Et parce qu’un peu de name dropping n’a jamais tué, il ajoute : Je connais bien Chagall.
Et Guillaume, alors, comment connaissez-vous Guillaume ?
Vous allez rire, dit Cendrars. J’ai volé un de ses livres, dans une librairie, place du ThéâtreFrançais. Ça m’a coûté une nuit au Dépôt.
Elle rit.
En sortant de là, ajoute Cendrars, je lui ai envoyé mes premiers vers.
Ah oui, demande Sonia, vous écrivez ?
Oui, il écrit. Les mois passent, il lui en donne une preuve éclatante. Après l’avoir rencontrée, il a commencé un poème, épopée fantastique et métaphorique, longue traversée de la Russie, de Moscou à Kharbine, à bord du Transsibérien.
En ce temps-là j’étais en mon adolescence
J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance
J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance
J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares
Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours

Quatre cent quarante-cinq vers libres scandés par le « broun-roun-roun des roues », et qu’il a terminés au printemps puis soumis à Sonia dont il admire la peinture, « pleine de soleils, de ruts et de violences ».

Tant mieux car maintenant Sonia aimerait le peindre, son poème. Elle lui dit qu’il faudrait en faire un livre vertical, illustré d’une « harmonie de couleurs », avec des taches au pochoir, du vert, du rouge, du jaune, du rose, du bleu, du mauve, quelque chose de très beau, de très long, qui se déploierait sur deux mètres et que l’on pourrait plier, comme un accordéon.

Deux mètres ? Si on en tire cent cinquante, s’enthousiasme Cendrars, on atteint la tour Eiffel !

Une souscription est lancée, mais l’argent manque (ah, s’ils avaient su qu’un siècle plus tard, les originaux s’envoleraient à des centaines de milliers d’euros chez Sotheby’s !), ils n’en tirent qu’une soixantaine, et La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, livre-tableau, paraît en novembre 1913 aux éditions des Hommes Nouveaux, du nom de la revue (au numéro unique) fondée un an plus tôt par Cendrars, domiciliée au 4, rue de Savoie, entre Odéon et Saint-Michel.

De la genèse du livre à son complexe processus de fabrication, jusqu’à sa réception, entre polémiques et postérité rayonnante, c’est le kaléidoscope d’un cheminement artistique révolutionnaire qui, jusqu’aux derniers jours de l’année 2017, se dévoile à la Fondation Jan Michalski. L’exposition Blaise Cendrars et Sonia Delaunay | La Prose du Transsibérien y réunit un ensemble unique de documents d’archives et d’œuvres, dont trois exemplaires de la Prose, pour raconter ce « premier livre

Blaise Cendrars, Lettre autographe à Sonia Delaunay [novembre 1913] © Miriam Cendrars / Source : Bibliothèque nationale de France

Sonia Delaunay, Contrastes Simultané : projet d’affiche pour la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913 Aquarelle et crayon noir et bleu ; vélin de librairie, 28 x 21,8 cm © Pracusa / Miriam Cendrars / Source : Musées d’art et d’histoire, Ville de Genève, Cabinet d’arts graphiques, don Mara et Hafis Bertschinger

Sonia Delaunay, Premier Livre Simultané : projet d’affiche pour la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913 Aquarelle © Pracusa / Miriam Cendrars / Source : Collection Jack M. Ginsberg

simultané » (revendication qui fera polémique), ce livre « si beau que mon poème, dira Cendrars, est plus trempé de lumière que ma vie ».

En attendant d’aller du côté de Montricher retournons à Paris, fin 1913, au 202, boulevard Saint-Germain. Au Mercure de France vient de paraître Alcools, l’enivrement d’une vie. Son auteur en récite peut-être des vers à ses amis les Delaunay qui sont là. On entend « Sous le pont Mirabeau coule la Seine/Et nos amours », on entend « Vienne la nuit sonne l’heure/Les jours s’en vont je demeure », on entend « La réponse des cosaques zaporogues au sultan de Constantinople », on entend « Sur la côte du Texas/Entre Mobile et Galveston », et l’unique vers de Chantre : « Et l’unique cordeau des trompettes marines. »

On entend peut-être aussi Apollinaire dire à Sonia que La Prose, avec « ses contrastes de couleurs », habitue « l’œil à lire d’un seul regard l’ensemble d’un poème, comme un chef d’orchestre lit d’un seul coup les notes superposées dans la partition, comme on voit d’un seul coup les éléments plastiques et imprimés d’une affiche ».

Et puis on entend des coups à la porte. C’est Cendrars. Ouvrez-moi cette porte, crie-t-il, où je frappe en pleurant. Il a lu Alcools. Il pleure de joie. Il sert Apollinaire dans ses bras. Le vent du soir souffle à travers la lucarne. La porte se referme derrière eux, faisant tomber l’écriteau qui pendait à un clou. Si l’on se penche on peut lire : « ON EST PRIÉ de ne pas emmerder le Monde S.V.P. » Les étoiles brillent. Nul ne sait que bientôt le monde sera mondialement emmerdé.

La guerre, Apollinaire demandera à la faire. Il la fera. Il en reviendra trépané, « frappé d’un éclat d’obus à la tête, tandis, nous apprend Dorgelès, qu’il lisait le Mercure de France dans la tranchée ». Il mourra de la grippe espagnole, à trente-huit ans, le jour que l’on sait. Cendrars, lui, en reviendra comme on revient de Lépante, avec une « main coupée » (« avec un bras en plus », dira Picasso), la droite, celle qui tenait la plume : il lui faudra apprendre à écrire de la gauche. Des années plus tard, Pierre Lazareff, journaliste, lui demandera, entre nous, hein, vous ne l’avez pas vraiment pris, le Transsibérien ? Et le poète nous offrira la plus belle définition de la littérature : « Qu’importe si je l’ai pris, puisque je vous l’ai fait prendre à tous ? »

NOTA BENE
Exposition Blaise Cendrars et Sonia Delaunay | La Prose du Transsibérien Fondation Jan Michalski, Montricher, Suisse Jusqu’au 30 décembre 2017