Le rêve en mouvement

Le rêve en mouvement

Luciano Rigolini, Tribute to Giorgio de Chirico, 2017, Duratrans dans une boîte lumineuse, 124 x 154 cm, Collection de l’artiste © Luciano Rigolini (appropriation - photographe inconnu, 1958)

Jusqu’au 24 septembre, à la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain, « Auto Photo » relate un siècle d’amour entre la pellicule et les carrosseries. Des bolides aux tacots, des guimbardes aux berlines, promenons-nous, à la faveur d’un abécédaire désordonné, dans les allées de ce garage enchanté…

C comme Cinéma

Si le road movie est un genre à part, c’est parce que depuis l’habitacle d’une voiture, on ne voit pas le monde de la même manière. Du fait de ses vitres et de ses miroirs, elle découpe l’espace en cases. N’importe quel décor se transforme en musée, et n’importe quelle autoroute, en plan-séquence. Lee Friedlander, qui signe l’affiche de l’exposition, l’affirme superbement avec son image California. Mais quand la vie devient une œuvre, quid de la réalité ? À ce titre les cinémas « drive in » sont des pléonasmes, qui ajoutent un cadre au cadre. Signé O. Winston Link, le plus beau cliché de la collection (Hot Shot Eastbound) dévoile un jeune couple enlacé dans une décapotable, à deux pas d’un chemin de fer où glisse une locomotive à vapeur, les yeux rivés sur le film… d’un avion. Au cœur de ce florilège de moyens de locomotion, c’est pourtant au plus romantique des transports que s’adonnent nos perdreaux, lovés dans leur fiction au carré.

Luciano Rigolini, Tribute to Giorgio de Chirico, 2017, Duratrans dans une boîte lumineuse, 124 x 154 cm, Collection de l’artiste © Luciano Rigolini (appropriation - photographe inconnu, 1958)
Luciano Rigolini, Tribute to Giorgio de Chirico, 2017, Duratrans dans une boîte lumineuse, 124 x 154 cm,
Collection de l’artiste © Luciano Rigolini (appropriation – photographe inconnu, 1958)

F comme Femme

Dans les contes de fées – comme son nom l’indique –, un chevalier a besoin d’un cheval pour secourir sa princesse. Dans la réalité c’est à peu près pareil, à la nuance près que quatre roues remplacent quatre pattes. La série Cerimônia do Adeus de Rosângela Rennó nous rappelle à quel point, pour tant de cultures, la voiture est indissociable du « jour de mariage ». Du Brésil à Cuba, les couples qu’elle immortalise emportent avec eux une joie intacte mais hermétique – dont Bernard Plossu, Sur la route d’Acapulco, ne nous laisse entrevoir que deux bras, qui forment un cœur. Quant à Andrew Bush, en photographiant une Barbie plus maquillée qu’une voiture volée, à bord de son cabriolet rose, il confirme que pour certaines femmes, la voiture constitue l’accessoire ultime. À moins que la femme elle-même constitue l’accessoire ? Soit qu’elle accède au rang de modèle chez Luciano Rigolini, dans son Hommage à Giorgio de Chirico, soit qu’on la réduise au statut de potiche chez Bill Rauhauser (Detroit Auto Show, 1975), muette et jambes nues, dans ces « salons » prétendument automobiles, véritablement machistes.

L comme Liberté

En prenant conscience des pouvoirs que lui conférait sa nature, l’homme moderne se confronta, dès l’origine, à ses propres limites. Deux chantiers s’initièrent, inachevés à ce jour : l’accroissement de ses facultés psychiques d’une part, et physiques d’autre part. Si ces deux champs progressèrent longtemps de concert, ils suivent désormais des voies distinctes. D’un côté on s’occupe du temps – c’est le travail des philosophes, des chamanes –, de l’autre de l’espace : c’est le travail des ingénieurs, des pilotes. Or si l’avion remporte toutes les compétitions de vitesse, seule l’automobile offre le sentiment jouissif de prolongement du corps. Loin de l’abstraction bleue des nuages, le véhicule à taille humaine autorise à dominer le paysage – et à éclipser, par une simple carapace de métal, l’angoisse du sublime. Pas étonnant que dès son invention, l’automobile ait fasciné. Aux amoureux elle promet la liberté, aux vieillards une éternelle mobilité. Et aux peuples, l’émancipation dont ils ont toujours rêvé. Comment ne pas éprouver cette promesse de vie nouvelle en contemplant le portrait parfaitement cadré d’un jeune homme prêt à démarrer, réalisé par Raymond Depardon – à Pékin – en 1985 ?

Peter Lippmann, Citroën Traction 7, 2012, série Paradise Parking, tirage chromogène, 75 x 100 cm Collection de l’artiste © Peter Lippmann
Peter Lippmann, Citroën Traction 7, 2012, série Paradise Parking, tirage chromogène, 75 x 100 cm
Collection de l’artiste © Peter Lippmann

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Arthur Dreyfus

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