Par Camille Lévêque-Claudet
La Fondation Beyeler consacre sa première exposition monographique à Paul Cezanne, pionnier de l’art moderne. À travers quatre-vingts œuvres, l’événement se concentre sur les dernières années de la carrière du peintre.
«[…] je te dirai que je deviens comme peintre plus lucide devant la nature, mais que chez moi, la réalisation de mes sensations est toujours très-pénible. Je ne puis arriver à l’intensité qui se développe à mes sens». Néanmoins, «les motifs se multiplient, le même sujet vu sous un angle différent offre un sujet d’étude du plus puissant intérêt, et si varié que je crois que je pourrais m’occuper pendant des mois sans changer de place en m’inclinant tantôt plus à droite, tantôt plus à gauche». Quand il écrit ces mots à son fils, le 8 septembre 1906, Paul Cezanne s’est alors émancipé de l’impressionnisme depuis déjà près de deux décennies. La manière cézannienne s’élaborait dans les domaines de la nature morte et du paysage, avec plus de souplesse que ne le laissaient entendre les déclarations du peintre avec son fameux impératif du traitement «de la nature par le cylindre, la sphère, le cône», énoncé dans une lettre adressée à Émile Bernard le 15 avril 1904.
L’art de Cezanne ne cesse de se réinventer devant le motif, à l’image des plus de trente versions à l’huile – et des dizaines d’autres à l’aquarelle – de la montagne Sainte-Victoire. L’artiste peint avec constance ce motif dans la décennie 1885-1895 et entre 1902 et 1906, depuis la colline des Lauves, où la montagne présente son profil le plus spectaculaire; celui-ci suit le versant nord, s’élève lentement jusqu’à la crête, puis chute brutalement. Entre la montagne et les Lauves s’étend une vaste plaine, une mosaïque de champs entourés de murs, parsemés de bâtiments de ferme et de bosquets d’arbres. Si ces œuvres se ressemblent, elles ne se répètent jamais. Chaque paysage est peint depuis un point de vue légèrement différent ou selon un angle distinct; chacun met l’accent sur des composantes spécifiques du premier, du second ou de l’arrière-plan. La plupart de ces huiles et aquarelles paraissent transmettre la luminosité et l’atmosphère changeante de la vaste plaine même si Cezanne ne va pas aussi loin que les impressionnistes dans le rendu des variations atmosphériques. Ces œuvres traitent tout autant du même sujet inlassablement répété que de l’exaltation éprouvée par l’artiste à représenter cet immense espace centré sur la montagne, grandiose, une expérience qu’il n’a de cesse de renouveler. S’il exécute un grand nombre de versions d’un même motif, c’est moins dans un esprit de recherche obstinée que dans une tentative systématique de se rapprocher de sa vision. Le tableau est construit au moyen de taches de couleurs disposées de manière rythmique sans que ces dernières ne soient reliées entre elles par des lignes. De près, l’effet est celui d’une mosaïque de grandes taches – foncées ou claires, posées par coups de pinceaux parfois opaques, parfois translucides, verticaux, diagonaux ou horizontaux – frôlant l’abstraction. De loin, l’ensemble s’harmonise et évoque puissamment à la fois la largeur et la profondeur de la nature.
Cezanne arpente le pays d’Aix-en-Provence, un territoire qu’il peut presque entièrement parcourir à pied, déplaçant seulement de quelques mètres son chevalet afin de renouveler à chaque fois problèmes et solutions. Dans les sites rocailleux couverts de pins du domaine de Château Noir et de la carrière de Bibémus, il peint des paysages qui dégagent une intensité particulière de solitude et de silence, parmi les plus personnels de l’artiste. Ambroise Vollard – qui organise la première exposition monographique de Cezanne en 1895 – avait été bouleversé par l’un de ces tableaux, entrelacs bleuâtre d’arbres, jeu dense de feuillages émeraude, carrière ocre découpée en cubes. Quand il peint les mêmes motifs à l’aquarelle, l’artiste est habile à exprimer beaucoup avec peu de moyens, de dire avec puissance l’esprit et l’atmosphère d’un endroit spécifique avec une économie jamais atteinte auparavant. Les natures mortes de Cezanne témoignent également de ses efforts inlassables pour transposer le monde visible en un ordre solide et presque hors du temps. Ce qui paraît à première vue de simples agencements de fruits et/ou d’objets s’avèrent en réalité être le terrain d’expérimentations approfondies sur la forme, la couleur et l’équilibre. Tout autant que ses paysages, qui ne sont pas des instantanés, les natures mortes de Cezanne sont des constructions réfléchies. Elles montrent cette quête et cette traduction de l’ordre intérieur des choses qui le fascinent aussi dans la nature.
Dans les vingt dernières années de sa carrière, Cezanne revient sans relâche vers certains motifs; des paysages, comme on l’a vu avec la montagne Sainte-Victoire, mais aussi des figures et des portraits. Il ne s’agit pas pour l’artiste – comme c’était le cas pour Claude Monet – de suivre les variations de la perception, mais, à chaque toile ou à chaque aquarelle, de saisir la vérité du sujet, différente d’une œuvre à l’autre. Cezanne récuse l’idée de la captation définitive et absolue d’un être dans le naturel de l’instantané. Il fige dans la pose et traite différemment son sujet à chaque version. Ainsi quarante œuvres proposent tout autant d’interprétations d’Hortense Cezanne. Dix pour le jardinier Vallier. Dans les aquarelles, l’artiste construit avec le blanc du papier. Alors qu’il tend à l’épure, au même moment, dans ses huiles, il retravaille très fortement la peinture par endroits, surtout autour du visage et des épaules, rendant la couleur presque croûteuse. La matière picturale reprend à ce moment une épaisseur qu’elle avait régulièrement dans les œuvres du début de la carrière de Cezanne. Parmi les portraits notables de l’artiste figure aussi dans l’exposition celui de Vollard, à qui le peintre avait demandé de rester immobile comme une pomme, même après plus d’une centaine de séances de pose. Il y en aura cent quinze au total.
L’ambition rénovatrice de la peinture de Cezanne trouve son aboutissement dans les trois versions des Grandes Baigneuses, absentes de l’exposition. Cependant, le cheminement intellectuel et plastique du peintre est évoqué à travers plusieurs tableaux et aquarelles de baigneuses et de baigneurs. Ainsi, ils témoignent de l’exploration assidue de quelques-unes des multiples possibilités de construction de composition et d’agencement des nus dans le paysage. Ils rendent compte de l’étude patiente des relations entre l’être humain et la nature, mêlant étroitement les corps et le paysage, les fondant dans le rythme des arbres, les faisant épouser les berges sinueuses du fleuve ou surgir de terre comme des plantes.
À travers portraits, natures mortes, nus et paysages, l’exposition donne à voir Cezanne au sommet de son art, un Cezanne qui frôle l’abstraction sans jamais renoncer complètement au sujet, laissant la peinture s’exprimer librement selon ses propres rythmes et sa propre intensité.
Nota bene: Exposition Paul Cezanne, Fondation Beyeler, Bâle. Jusqu’au 25 mai 2026.









