Chanel, merveilleux chassés-croisés

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Jardins, Jardins aux Tuileries
Grand Palais, Mécénat Chanel DR

Dans son livre Chanel m’a dit, Lilou Marquand, qui assista la créatrice de la rue Cambon, évoque les manifestations de Mai 68 : « elle avait toujours aimé la jeunesse, et elle trouva Cohn-Bendit sympathique à la télévision. J’habitais Maubert, au cœur des événements : elle voulut tout voir. – Mademoiselle il y a des barricades et des gens qui se battent. – Ça ne fait rien, je viens avec toi, je te ramène avec Gianni. – Vous n’allez pas prendre la Cadillac ? – Et pourquoi pas ?… Elle dut se résigner à finir le trajet à pied… Une fois dans mon quartier, l’accueil fut mitigé. – Mais qu’est-ce que tu fous là, la vieille : pousse-toi ! cria un manifestant. Quelqu’un la reconnut et lui demanda son avis. – Je suis avec vous ! répondit Chanel. » Voilà peut-être résumé, sans doute de manière inattendue, l’esprit de celle qui, pour Malraux, devait représenter aux côtés du général de Gaulle et de Picasso le XXe siècle français. Ne soyez jamais là où l’on vous attend ! Il n’est pas jusqu’au logo de sa Maison qui n’inspire encore une science de surprendre ou de partir, une liberté de prendre les devants, de se contredire, de revenir. Car à peine voyons-nous – en pensée — un C tracé « comme il faut », suggérant la direction qu’il « convient », la lecture de gauche à droite, qu’un autre grand C vient brouiller le message initial, hissant l’initiale ouverte, accueillante, au niveau de l’abstrait, du sceau, du chiffre, suggérant la volte-face, le secret ou le refus. Le jersey des sous-vêtements masculins, les faux bijoux mêlés aux vrais, le tweed chipé à son amant le duc de Westminster, le retour dans l’arène de la Haute Couture – dominée alors par les hommes, en 1954 –  à 71 ans… Chanel, une géographie de l’inattendu continuée aujourd’hui par Karl Lagerfeld ! Où croyez-vous vous rendre ? à une « présentation de vêtements » ?

Jardins, Jardins aux Tuileries
Grand Palais, Mécénat Chanel DR

Vous entrez dans un bois, odeurs d’humus comprises ; vous arpentez le plus joyeux supermarché du monde ; cette fois vous êtes sur la banquise ; ici décolle une fusée, fumée comprise ; vous vous pensiez à quelques encablures de la Tour Eiffel, levez les yeux ! elle est là, voile de brume compris ; bienvenue dans un avion, dans un casino, dans un aéroport, dans une galerie d’art contemporain, dans une ferme ; vous voici en Inde ou en Grèce ; à présent vous lorgnez un paquebot fellinien, prêt à appareiller, baptisé La Pausa ; voilà la Place Vendôme by night, voilà même la façade exacte du 31 rue Cambon… Point commun de ces décors déroutants, enthousiasmants (mention spéciale pour ce théâtre sans âge couronné de frondaisons où étaient apparues en janvier 2013, main dans la main, deux mariées) ? un seul cadre, grandiose, central, le Grand Palais. Dès lors, on ne s’étonnera pas de ce fait, de ce geste chic que l’on saluera chaleureusement : la Maison sera le seul mécène des prochains travaux de restauration et de réaménagement – début et fin : 2020, 2024 – de ce lieu parisien qui lui est cher.

Coco Chanel DR
DR

Entre ce monument Belle Époque et le plus grand musée du monde – le Louvre – s’étendent successivement la plus belle partie des Champs-Élysées, l’une des plus belles places XVIIIe qui soit – la Concorde – et le vaste et délicieusement poudreux Jardin des Tuileries ; or que trouve-t-on du 31 mai au 3 juin 2018 au cœur de ce paradis des runners et des flâneurs ? surprise ! grâce à Chanel encore, dans le cadre de l’événement « Jardins, jardin », rien moins qu’un petit morceau de pays grassois, bastide comprise ! où chacun peut venir découvrir les cinq fleurs que la Maison au CC, collaborant là-bas avec la famille Mul, cultive à Pégomas pour en faire ensuite chanter les notes dans ses parfums ; soit le géranium rosat, la tubéreuse (dont Chanel a relancé la culture en terres provençales), l’iris pallida, la rose de mai et le jasmin de Grasse (composant qui fait de la version du N°5 qu’on appelle « extrait » l’un des jus les plus superbement jasminés qu’on puisse offrir aujourd’hui). Les Tuileries sont longées au Nord par la rue de Rivoli, au Sud par la Seine longée elle-même par l’ancienne gare d’Orsay devenue l’autre fleuron muséal de Paris, sur la pierre duquel on lit encore – rappel de la région desservie naguère par les trains qui partaient d’ici – « PO » ou « Paris-Orléans ». Je me souviens alors que Chanel s’apprête à lancer trois nouvelles créations olfactives, trois invitations au départ, les Eaux (on disait jadis « prendre les eaux » comme on dit « partir en villégiature ») : Paris-Deauville, Paris-Biarritz, Paris-Venise. Trois flasques excitantes, trois lieux se détachant à l’horizon, trois lignes propices à la rêverie – ainsi les horaires des trains font fantasmer le jeune Marcel dans la Recherche –, trois points liés à la riche et longue histoire de Coco : deux villes où elle dressa ses couleurs dans les années 1910 (les beiges d’abord), y étonnant la bourgeoise, prônant le confort élégant, et troquant l’extravagance contre une certaine excentricité (précieuse leçon !) ; deux stations balnéaires françaises donc, et la miraculeuse cité lacustre où elle tenta de noyer son chagrin après la mort du grand amour de sa vie, Boy Capel. Est-il en effet ville plus réconfortante ? On songe aux vers d’Anna Akhmatova inspirés par la Sérénissime : « Tout est étroit ; mais on se sent au large ; / Dans cette touffeur humide, on respire. ». Olivier Polge, le nez de la Maison, a créé une composition d’inspiration vénitienne non moins douce, non moins claire, où brille la vanille comme les derniers feux du jour derrière le Rédempteur de Palladio ; parfum aussi distingué, aussi mordoré, aussi velouté que la Sapienza de Titien caressée par la brise venant du Bassin de Saint Marc, lovée dans le vestibule de la Bibliothèque Marciana. Paris-Biarritz ? Une vague où plonger et se plonger encore, où perlent (merveilleusement inattendus) de beaux brins de muguet. Et Paris-Deauville ? Un bocage dans l’herbe duquel s’étendre un peu, spontanément, où craquent (merveilleusement inattendues) de larges feuilles de basilic, vives, ombrées.

                                                                              BENOÎT  DAUVERGNE