Dix ans d’art contemporain au domaine de chaumont sur loire

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Pour sa dixième saison, le Centre d’arts et de nature de Chaumont a déployé mille et une merveilles. Plus de 75 commandes artistiques de créateurs majeurs ou émergents venus du monde entier ont vu le jour en dix ans. 15 commandes ou expositions nouvelles viennent souligner cette année anniversaire. De grands artistes parmi lesquels Nils-Udo et Sheila Hicks reviennent. D’autres apparaissent comme Tanabe Chikuunsai IV. Un hommage particulier est rendu au peintre-poète Jacques Truphémus. Que la fête commence ! 

Patricia Boyer de Latour
Photos : © Eric Sander

Le mieux serait d’accoster au château en gabarre, cette petite barque plate qui navigue depuis la nuit des temps sur la Loire… Mais ce n’est pas (pas encore ?) au programme des festivités ! Quoi qu’il en soit, arriver à cheval, en train, à vélo ou en voiture jusqu’au domaine de Chaumont sur Loire, qui fête cette année dix ans de création d’art contemporain in situ, reste en soi un enchantement, qu’on aborde la plupart du temps en suivant la route qui borde la rivière. Le château se voit de loin et convoque déjà tous les imaginaires. Situé sur un promontoire, en lieu et place d’une ancienne forteresse détruite par Louis XI pour châtier des vassaux  récalcitrants, il fut reconstruit à la Renaissance, avec ses élégantes tourelles couronnées d’ardoise, et devint dès lors le lieu d’agrément de tous les plaisirs de la Cour. Les femmes y tinrent la première place et leur règne correspond, d’une manière ou d’une autre, aux périodes les plus fastueuses du château. Catherine de Médicis, femme de haute culture, venue de Florence et mariée au roi Henri II de Valois, en fit entre 1550 et 1560 la résidence des artistes et des astrologues de son temps. On dit même que Nostradamus y a laissé des signes ésotériques qui effrayèrent la propriétaire suivante, Diane de Poitiers, maîtresse inamovible du même Henri II, à qui Catherine, devenue veuve, intima l’ordre de lui céder Chenonceau en échange de Chaumont. Ce qu’elle fit. Mais Diane, qui connaissait l’art de conjurer les sorts, réussit cependant à y vivre heureuse, entourée des esprits brillants de son temps. Une autre femme d’exception, Germaine de Staël, y fut accueillie au XVIIIème siècle par Jacques-Donatien Le Ray qui lui offrit l’hospitalité quand Napoléon la confinait à l’exil, un exil qu’elle transforma vite en villégiature mondaine et artistique de haut vol, accompagnée en cela par Benjamin Constant. A la Belle Epoque, Marie-Charlotte Say, excentrique héritière américaine devenue princesse de Broglie par son mariage, en fit l’épicentre de la fantaisie la plus débridée, et tout ce qui comptait de rois et de reines, prince de Galles, reine Isabelle II d’Espagne et Shah de Perse, auxquels s’ajoutèrent les plus fines lames de la Comédie française, Sarah Bernhard en tête, se retrouvait au château. Aujourd’hui propriété de l’Etat depuis 1938, c’est à une autre femme, Chantal Colleu-Dumond, directrice du domaine de Chaumont sur Loire depuis dix ans, qu’il revient de présider aux destinées de ce lieu, autant en matière de festival international des Jardins que de commissariat des expositions d’art contemporain, entendant dans tous les cas « célébrer en 2018 dix ans d’accord secret de l’art avec la nature ».

A Chaumont sur Loire, on pourrait penser à quelque embarquement pour Cythère d’un Watteau télétransporté au XXIème siècle, tant les 75 œuvres de créateurs majeurs, comme Andy Goldsworthy, Giuseppe Penone, El Anatsui ou Tadashi Kawamata, et beaucoup d’autres créations d’artistes reconnus ou émergents du monde entier, toutes présentées durant la décennie, sont a inscrire sous le signe de la beauté, de la poésie, et quelquefois même de la grâce, qu’elles soient éphémères ou pérennes. Quinze commandes ont été honorées cette année. Plusieurs artistes stars, comme Sheila Hicks et Nils-Udo, sont de retour. Sarkis tenait à marquer sa présence du geste très délicat de cet art japonais du Kintsugi qui consiste à restaurer les objets, ici en l’occurrence une commode dans le grand salon, par une coulée d’or qui magnifie la blessure du meuble abîmé. De nouvelles personnalités font leur entrée au Domaine, comme l’étrange Tanabe Chikuunsai IV avec « Connexion » dans la grange aux abeilles, une monumentale installation de bambou tigré envahissant l’espace et par laquelle il entend « exprimer ce lien entre la Nature, l’Homme et l’Histoire du château ». D’autres, comme Duy Ahn Nhan Duc, par le biais de ses fragiles aigrettes de pissenlits incroyablement inentamés, propose à chacun de « prendre le temps de regarder la nature avec un œil nouveau, avec attention et sensibilité » tandis que Simone Pheulpin crée dans le même espace, de sculpturales œuvres de tissu immaculé et finement enroulé-serré au point d’en devenir minérales.

Tanabe Chikuunsai IV
Connexion / la source, installation
à Chaumont-sur-Loire, 2018

Ainsi, des grandes pièces d’apparat en enfilade du château jusqu’aux combles habités de fantômes charmants, du manège des écuries ou de l’asinerie en passant par le parc historique ou les prés de Goualoup, des oeuvres neuves dialoguent avec « l’esprit du lieu ». Ici, tout est luxe, calme et volupté… Nulle débauche de « bling bling » pour autant, et pas la moindre tulipe de Jeff Koons en vue. Le domaine ne s’y prête pas, il le refuse même obstinément. Le gigantisme n’est pas de mise dans un domaine de 32 hectares où chaque installation doit trouver discrètement sa place aux rythmes des saisons, de la promenade et des rêveries, laissant au visiteur le goût des découvertes au coin d’une futaie, d’un bosquet, d’une fenêtre ou d’une tenture. Le luxe ici c’est, dans le parc historique du château, une « folie » proposée par Eva Jospin, à la manière des grottes des jardins de la Renaissance, réinventée pour le XXIème siècle en béton moulé pour l’extérieur et pour l’intérieur de fins coquillages très féminins, filaments d’or et autres verreries miroitantes au soleil qui semble entrer comme par effraction d’un trou de lumière zénitale. Le luxe, c’est aussi la magnifique sphère illuminée de fleurs d’or de Klaus Pinter qui joue avec les caprices du ciel dans l’auvent des écuries et peut rouler sur les pavés de la cour pour céder la place à un orchestre de musique à l’occasion d’un concert. Le luxe, c’est encore, non loin de la sculpture de brume onirique de Fujiko Nakaya, le nid-volcan de Nils-Udo dans les prés du Goualoup avec ses œufs en marbre de Carrare protégés d’une ronde de charmes en forme de colonne tout autour. Et c’est enfin, toutes sortes de propositions d’artistes qui jouent à l’intérieur du château avec la splendeur manifeste ou cachée de ce monument historique qui en vit tant passer. Jacques Truphémus, peintre récemment disparu, bénéficie d’une remarquable exposition de soixante de ses « Paysages » dont le poète Yves Bonnefoy disait que « cette lumière du dedans, cet or de la mémoire, cette transmutation opérée par la seule alchimie qui ait raison d’être (…) était le témoignage d’un peintre dont les figures sont manifestement traversées par une lumière qui vient moins de l’espace extérieur du monde qu’elle n’est une élaboration de ses yeux ». Sheila Hicks, si sensible aux murmures des murs, des tapisseries et des papiers peints y déploie cette année, des sous-sols aux appartements privés des invités, son œuvre intitulée avec humour « Sens dessous dessous », où elle joue de la laine et du papier peint pour « un lever de rideau » sur un théâtre intérieur et se joue aussi des maléfices du coin de l’office réservé à la boucherie du château en inventant un abri de couleurs bleues par lequel une issue secrète est possible… Métaphore pour conjurer les horreurs de la mort ? Sans doute. De quoi revoir en tout cas les présupposés d’un art contemporain qui serait uniquement voué à la lamentation de l’époque, à sa laideur et à son désespoir. Cette édition anniversaire dépasse toutes les espérances. Dans ce Château de la Belle au Bois rêvant, elle nous fait toucher du doigt, et en dépit ou à cause de tous les malheurs du monde, les chatoyantes métamorphoses de l’art et de la vie.

Duy Anh Nhan Duc
Champs céleste, installation
à Chaumont-sur-Loire, 2018

Patricia Boyer de Latour

10ème saison d’art du domaine de Chaumont sur Loire, jusqu’au 4 novembre 2018. Domaine régional de Chaumont sur Loire, Centre d’arts et de nature, 41150 Chaumont-sur-Loire, tel. +33 (0)2.54.20.99.22, www.domaine-chaumont.fr, ouverture tlj à partir de 10 heures, entrée 18 euros. Pendant la même période, a lieu aussi le Festival international des jardins sur le thème « Jardins de la pensée » présidé par l’écrivain Jean Echenoz. Le Domaine de Chaumont vient d’obtenir trois étoiles au guide vert Michelin.