Les barils de Christo à Londres

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Ils voyageaient toujours dans des avions différents en prévision d’un éventuel accident pour que l’un ou l’autre puisse poursuivre leur travail commun. Aujourd’hui Christo travaille sans son épouse Jeanne-Claude, décédée en 2009, et poursuit seul leur engagement dans le Land Art. Prochaine étape à Londres, une première.

Emballer un élément naturel, saisir l’informe et le mouvant, enfermer le vivant : tel était le projet de Christo et Jeanne-Claude – feu son épouse –, qui aurait fait apparaître le jet d’eau de Genève comme un élément fluide, artificiellement modulé, tout en offrant une vision spectaculaire sur la rade. C’est en 1975 qu’ils proposaient de défier de la sorte la propulsion de cent quarante mètres d’eau dont la vitesse de deux cents kilomètres par heure a finalement conduit à abandonner le projet. The Floating Piers, sa dernière œuvre en date, a invité des milliers de personnes à marcher sur l’eau dans le Nord de l’Italie, entre Sulzano et la splendide Montisola. Un parcours piéton long de trois kilomètres s’étirait sur les eaux du lac d’Iseo, composé par une seule jetée large de seize mètres et couverte par un tissu jaune irisé. La passerelle n’est restée installée sur l’eau que seize jours – du 18 juin au 3 juillet 2016 – pour être idéalement expérimentée pieds nus par un public de tout âge qui était même convié à piquer une tête dans le lac depuis la structure. On le sait, la route flottante a été très vite victime de son succès, recevant quelque 270 000 visiteurs les seuls cinq premiers jours – alors que les estimations s’annonçaient bien inférieures. Il en résulta une usure plus rapide que prévu contraignant les organisateurs à des mesures drastiques pour contenir le flux de visiteurs.

Toutes les réalisations de Christo et Jeanne-Claude sont monumentales et mémorables. Et requièrent des moyens techniques et financiers considérables. À titre d’exemple : 18 500 mètres carrés de nylon polyamide, cinquante-cinq tonnes de câbles d’acier et huit cents tonnes de béton avaient été réunis pour la réalisation de Valley Curtain of Colorado (1972), un grand rideau orange qui divisait une vallée en deux… Ou encore : une vingtaine de millions de francs français avaient été dépensés pour l’opération parisienne du pont Neuf en 1985. Le vénérable monument avait été emballé, trottoirs compris, avec 40 000 mètres carrés de polyamide couleur « pierre d’Île-de-France ». Mais aucune participation n’est jamais demandée au contribuable. Le couple a toujours tout financé par la vente préalable de ses dessins préparatoires. Quant à la démesure des chiffres énoncés, elle est toujours au service d’une vision poétique. Les sites se colorent et se métamorphosent, leurs formes sont soulignées autrement, leur apparence se révèle sous un jour nouveau, suggérant un rapport différent à l’espace. Au profit du moment présent, car rien n’existe ni avant ni après. Les œuvres de Christo laissent plus de traces dans la mémoire des gens qu’il n’existe d’objets. Seuls les esquisses et les photographies permettent une documentation, rétroactivement.

Bulgare établi à New York depuis de nombreuses années, Christo s’est notamment fait connaître à Paris dès 1962 avec un barrage de plus de deux cents barils d’essence installé au travers de la rue Visconti, en signe de protestation contre le mur de Berlin. Aujourd’hui il expose pour la première fois à Londres et travaille pour l’occasion avec ces mêmes éléments. La Serpentine Gallery présente en effet une exposition retraçant principalement les installations de Christo et son épouse Jeanne-Claude (tous deux nés le 13 juin 1935, Jeanne-Claude étant décédée en 2009) faites de barils, de 1958 à aujourd’hui. Et cette exposition se prolonge par le biais d’une œuvre d’art sculpturale d’envergure, qui offre une fois encore aux visiteurs l’occasion unique de porter un autre regard sur le paysage environnant. L’intervention de Christo est à contempler jusqu’au mois de septembre. Forte de ses vingt mètres de hauteur, la structure contient plus de 7 500 barils rouges, bleus, blancs ou mauves, flottant sur le lac en face de la galerie. Et même si celle-ci a été conçue dans un respect total de l’environnement, comme toutes les œuvres de Christo, il ne faut pas chercher à voir dans cette pièce autre chose que sa puissance plastique et le renouvellement inédit qu’elle procure dans la contemplation de ce lieu unique. Pas de message politique sous-jacent, juste une invitation exceptionnelle à passer un été avec Christo dans les jardins de Kensington en bordure du Hyde Park.